Il est le premier bébé sans confession du Liban. Ghadi Darwiche, né le 30 septembre à l’hôpital américain de Beyrouth, a été enregistré sans appartenance religieuse sur le registre de l’état civil. Une première, dans ce pays où l’organisation de la société est régie par une cohabitation entre 18 communautés. "Je suis très fière", souligne Khouloud Sukkarieh, la mère de l’enfant. "Ghadi est le symbole d’un nouveau Liban, moins communautaire."

La jeune femme et son mari, Nidal Darwiche, se battent depuis deux ans pour l’instauration d’un Etat civil au pays du Cèdre, où la logique confessionnelle prend quotidiennement le pas sur l’appartenance nationale. Leurs noms sont déjà connus à travers le pays.

Khouloud et Nidal forment le premier couple à s’être civilement unis sur le territoire libanais. C’était en novembre 2012, cinq mois avant que leur mariage soit officiellement validé par le ministère de l’intérieur. "Cela a été un parcours du combattant, nous avons été victimes de nombreuses intimidations, ce fut long et difficile", explique Khouloud, "mais pour Ghadi, tout a été bien plus rapide".

L’enregistrement sans confession du nouveau-né était en effet d’emblée acquis par les démarches antérieurement entreprises par ses parents qui, pour s’unir civilement, avaient dû rayer la mention de leur appartenance religieuse sur les registres officiels. "C’est encourageant", commente Khouloud, "maintenant que le mariage civil est légalement reconnu, une nouvelle génération de Libanais sans appartenance religieuse va voir le jour".

Selon la jeune mère, treize unions civiles ont été contractées au Liban depuis la sienne. Le combat de Khouloud et Nidal pour la laïcité puise son origine dans leur volonté de rassembler l’ensemble de la population libanaise autour de son identité nationale. Ils prônent l’établissement d’un Etat de droit, où l’intérêt commun l’emporterait sur celui communautaire. "Quand on grandit au Liban, on est intrinsèquement lié à une religion alors que nous devrions tous n’être que des citoyens bénéficiant de droits civils", dénonce Khouloud.

La jeune femme sait qu’il sera ardu pour son enfant de grandir sans appartenance religieuse à Beyrouth. "Quand il ira à l’école, quand il se fera des amis, quand il cherchera du travail, tous lui demanderont sa confession", regrette-t-elle. Sans religion, pas de carrière politique

Michel Touma, analyste politique auteur d’études sur le système confessionnel, explique cela par les liens historiquement tissés entre les principales communautés du pays et les puissances étrangères, par les reliefs géographiques libanais ainsi que par la logique de partage du pouvoir politique sur des bases confessionnelles.

Ainsi, d’après la constitution, rédigée près de 20 ans avant l’indépendance du pays du Cèdre en 1943, la présidence de la République est obligatoirement assurée par un chrétien maronite tandis que la fonction de Premier ministre doit être pourvue par un sunnite et celle de Président de l’Assemblée par un chiite. "Impossible donc d’avoir une quelconque ambition politique lorsque l’on n’a pas de religion", résume Michel Touma pour qui la naissance de Ghadi n’est qu’un "épiphénomène".

D’après le spécialiste, la seule voie possible à l’abolition du confessionnalisme reposerait sur "une longue et lente mutation des mentalités", qu’il juge impossible dans l’actuel contexte d’exacerbation des tensions communautaires, entretenu par le débordement du conflit syrien à l’extérieur de ses frontières.

Khouloud et Nidal sont conscients de la précarité de la situation. Victimes de menaces de mort sur leur enfant, ils projettent de demander l’asile au Canada, à la France ou à l’Allemagne. Le couple de jeunes mariés n’exprime aucun regret pour autant. Ils considèrent avoir ouvert la brèche à la déconfessionnalisation de leur pays. Alors, même s’ils sont contraints de quitter le Moyen-Orient, ils en font la promesse : ils continueront à se battre pour que chaque Libanais, à l’image de Ghadi, "soit libéré de toute contrainte religieuse".