Éclairage

Un passé de petit délinquant réorienté vers le salafisme radical : c’est somme toute un parcours classique qu’a suivi Mohamed Merah, ce Français de 23 ans, d’origine algérienne, qui a tué sept personnes en neuf jours à Montauban et à Toulouse.

Mohamed Merah fait partie de ces dizaines de jeunes Européens, d’origine le plus souvent maghrébine en France et en Belgique, qui ont mal tourné au pays, se sont convertis au salafisme dans le milieu familial ou carcéral, puis ont été formés dans la zone pakistano-afghane.

Contrairement à la première génération des djihadistes, rodés à la guerre contre les Soviétiques en Afghanistan, ceux-ci agissent le plus souvent de façon isolée mais alimentent leurs délires idéologiques sur des sites internet salafistes ou takfir.

La Belgique a connu auparavant des cas semblables. Par exemple, Hisham Sliti. Ce Tunisien est toujours détenu à Guantanamo depuis neuf ans et dix mois. Il était parti vers Jalalabad avant les attentats du 11 Septembre, grâce à un réseau belge. "Sliti avait tout un parcours chaotique", explique un spécialiste belge. "Voleur, drogué, repris en main par son oncle, puis amené dans la zone pakistano-afghane. Ce n’était pas le parcours du petit soldat". Il y eut aussi le cas de Nizar Trabelsi joueur de football, amateur de belles voitures et de sorties en boîte, qui a fini par visionner des cassettes vidéo à Kandahar où les talibans lui inculquèrent la haine des Juifs et des Occidentaux.

Mohamed Merah fait partie de la seconde, sinon de la troisième génération. Il est né à Toulouse le 10 octobre 1988. Il est issu d’une famille de cinq enfants, trois fils et deux filles. Il a une formation de carrossier mais pas d’emploi fixe. Deux avocats le défendent depuis qu’il a comparu devant le tribunal pour enfants alors qu’il n’avait que 15 ou 16 ans. Une série de vols lui est imputée, dont l’arrachage d’un sac à une dame dans une banque. Au total, dix-huit actes de délinquance lui sont attribués, selon une source policière française.

L’un de ses avocats, Christian Etelin, a indiqué que son client a été condamné le 24 février dernier à un mois de prison ferme, pour une "vieille affaire" de conduite sans permis. "J’ai toujours connu un individu souple dans le comportement, policé, et pas rigide au point de faire penser à un fanatique", dit son avocat. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, qui supervisait mercredi les pourparlers avec le jeune toulousain, parle d’un "homme déterminé, de grand sang-froid et maître de lui".

Quand Merah s’est-il converti au salafisme radical ? Sans doute par son frère Abdelkhader, dont la voiture remplie d’explosifs a été retrouvée hier. Selon Claude Guéant, sa radicalisation s’est faite au sein de la mouvance salafiste de Toulouse, une dizaine de personnes pas plus, un groupe sans contours définis. Merah a aussi fait deux voyages dans la zone paskistano-afghane, le premier en Afghanistan en 2010, le second au Pakistan en 2011 (voir article à droite). Il l’a fait après avoir essuyé un refus d’incorporation d’abord dans l’armée de Terre en 2008, puis à la Légion étrangère deux ans plus tard. Son passé judiciaire a joué contre lui.

Beaucoup de jeunes sont partis dans la zone pakistano-afghane, mais peu ont été intégrés dans des groupes de combattants. "Beaucoup sont revenus déçus. On leur avait piqué leur argent et leur sac de couchage. Je vois plutôt l’homme comme un mal-aimé, un loser", dit l’expert belge.

Merah, qui affirmait hier aux policiers avoir agi seul, n’aurait donc pas agi dans une structure organisée mais poussé par l’idéologie des salafistes ultra-radicaux qui prospèrent au Pakistan et comme prédicateurs dans la plupart des pays européens. Le fait qu’il n’ait pas masqué l’adresse IP de son ordinateur - comme le font de longue date les terroristes qui utilisent des cybercafés à cette fin - le range dans la catégorie des amateurs, selon plusieurs experts. Le groupe qui avait envoyé la jeune femme belge Muriel Degauque en Irak utilisait les cybercafés. Richard Reid, l’homme aux souliers explosifs, avait fréquenté celui de la place de Brouckère à Bruxelles.

Dans son rapport 2010, publié en janvier dernier, la Sûreté de l’Etat définit le courant salafiste comme "un courant islamique réactionnaire qui entend assujettir la vie individuelle et sociale par l’imposition de règles strictes. Il s’oppose à l’ordre juridique démocratique, au système juridique occidental et à l’intégration des musulmans dans la société occidentale. Présent partout dans le monde, il est également implanté en Belgique".

Ce courant religieux sunnite n’est pas violent par nature (la parti salafiste Al-Nour dispose d’un quart des sièges au parlement égyptien) mais est traversé par des courants extrémistes qui prônent la violence et justifient l’usage de celle-ci pour dénoncer la situation des Palestiniens ou l’"occupation" de l’Afghanistan, terre musulmane, par les troupes infidèles de l’Otan. C’est dans ce terreau idéologique - inspiré par des prédicateurs comme le cheikh Al Maqdissi - que des jeunes musulmans européens sont attirés vers la violence politique, au grand dam souvent de leurs parents.

Des groupes comme al Qaeda dans la péninsule arabique diffusent sur le Net des manuels de propagande et d’entraînement. Selon la Sûreté belge, "des magazines spécialisés et de qualité professionnelle comme ‘Inspire’sont disponibles publiquement et invitent ouvertement à perpétrer des actions comme celles de Toulouse".