Tout a été tellement vite. Je n’arrive pas y croire", lance Ihor, 46 ans, venu du centre du pays, qui campe sur Maidan depuis deux mois, le regard hagard, se réchauffant avec un thé offert par une volontaire. "Pour nous, il n’était plus président depuis déjà longtemps. Mais quand même, de se dire qu’il est en fuite… C’est comme dans un rêve".

Dans le centre de Kiev, déserté de tout policier depuis 24 heures, personne n’arrive encore à croire que le régime autoritaire de Victor Ianoukovitch se soit effondré comme un vulgaire château de cartes. A la Verkhovna Rada (Parlement), 332 députés avaient voté quelques heures plus tôt la destitution du Président, par ailleurs élu démocratiquement en 2010. Des élections présidentielles anticipées sont prévues pour le 25 mai.

En l’espace de quelques heures, Victor Ianoukovitch a quitté la capitale, le Parlement a opéré un retour à un régime parlementaire, aboli une série de lois parmi les plus décriées par l’opposition, renvoyé la plupart du gouvernement et les dirigeants des organes de sécurité, nommé des représentants de l’opposition à la place, et ordonné la libération immédiate de Ioulia Timochenko. Son retour sur la place de l’indépendance, dès samedi soir, a été chaleureusement applaudi par des dizaines de milliers de personnes.

"Vous êtes des héros !"

C’est sur cette même place qu’il y a 9 ans, la légende de l’égérie de la révolution orange avait commencé. "Vous êtes des héros !", a-t-elle répété aux protestataires, en rendant hommage aux dizaines de victimes des violences meurtrières des dernières semaines. Elle s’est aussi placée comme future actrice politique, en répétant que le peuple est le véritable vainqueur de cette révolution, et non pas les trois leaders politiques qui ont été en première ligne ces derniers mois. "Je me remets au travail dès à présent, pour vous rendre ce pays qui vous appartient !", s’est-elle enflammée, recevant des réactions mitigées de la foule.

Comme beaucoup d’Ukrainiens de la place de l’indépendance, dont les réactions sont relayées sur les réseaux sociaux, Iryna, institutrice, est loin d’être rassurée par le retour de Ioulia Timochenko sur la scène politique. "Pour moi, c’est une personnalité du passé, qui vient de la même classe oligarchique que Ianoukovitch", explique Iryna. "C’est la dernière personne qui puisse lutter contre la corruption, ça c’est sûr !". L’élection de son bras droit, Oleksandr Tourtchinov, au poste de président de la république par intérim, ne fait qu’alimenter ces craintes. Si les trois partis d’opposition ont peiné à conserver une cohérence au plus fort de la mobilisation, la campagne présidentielle qui débute annonce des querelles politiciennes inévitables. "Nous l’avons fait, ces bandits sont enfin partis. Le prix à payer a été très lourd, et cela doit nous rappeler qu’il ne faut pas baisser la garde", se réjouit, les larmes aux yeux, Iryna. Sur Maidan, les grandes messes se sont succédées tout le weekend, en honneur aux victimes des violences meurtrières des dernières semaines.

Avec chaque photo de militant mort qui apparaît sur l’écran géant, avec chaque cercueil ouvert qui défile sur la place, c’est un nouveau martyr qui naît, aux cris de "Héros !", scandés par des dizaines de milliers de personnes.

"Tout commence maintenant", se ressaisit Iryna. "Ca va être très difficile de construire un pays moderne, prospère et ouvert avec ces gens. Beaucoup de bandits ont été évacués, mais il en reste énormément".

Dimanche, le parti des régions, dont le groupe parlementaire s’est réduit de 118 sièges à 72 en seulement quelques jours, a opéré un retournement de veste spectaculaire, en rejetant la faute des violences sur le seul Victor Ianoukovitch, le présentant comme un dirigeant "brutal et lâche".

Si l’ancien président, toujours introuvable dimanche soir, avait dénoncé la prise du pouvoir du Parlement comme un "coup d’Etat", assimilable à l’Allemagne nazie des années 1930, il semble plus isolé que jamais, réduisant d’autant plus les menaces de retour en force du régime, voire les risques de séparatisme des régions de l’est et du sud du pays.

Intégrité territoriale

"Je suis très inquiet de la situation dans le reste du pays", estime Olga Grekova, jeune directrice de projets dans une ONG d’éducation, originaire de Louhansk, à la frontière avec la Russie. "Des gens y manifestent pour, des gens contre. J’espère que la population va comprendre enfin la véritable nature du régime. Ma famille est là-bas, je vis ici, je ne veux pas d’une quelconque division entre les deux ! "

Le principe de l’intégrité territoriale de l’Ukraine a été réaffirmé à plusieurs reprises par Ukrainiens de tous bords, Occidentaux et Russes. Mais de petites échauffourées ont éclaté dans plusieurs villes de l’est du pays, entre forces de l’ordre, agitateurs et partisans de l’EuroMaidan. Après l’euphorie de la veille, l’Ukraine révolutionnaire s’engage dans un processus de reconstruction qui promet d’être difficile.