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"On ne peut imaginer quelque chose de plus repoussant", dit le père Raoul de Buisseret dans un doux sourire que contredit son regard bleu troublé. Il y a quinze jours, le village du Katanga où ce missionnaire belge est curé depuis 16 ans, Lukafu, au sud de Mitwaba, a été envahi par les Maï Maï. Ces villageois armés et "protégés" par des pratiques magiques terrorisent depuis plusieurs mois le Nord-Katanga.

"C’était le 6 février dernier et ils étaient une trentaine", venant de plus au nord, "de Mwemena, où ils avaient tué le frère du chef, et de Kabinga. Ils n’ont pas de chez eux, alors ils nomadisent en semant la mort et la destruction", dit le père.

"Leur objectif avoué est de ‘nettoyer’ le pays des agents de l’Etat et assimilés - comme les notables, des commerçants parfois - qui font souffrir les villageois" en vivant sur leur dos et en les mettant sous pression . "Ils ‘nettoient’ aussi le village de ceux qu’on accuse d’être des sorciers - et donc de faire du mal à leurs voisins", ajoute le religieux.

Pour reconnaître les sorciers, explique-t-il, "il suffit qu’il y ait un consensus, même réduit, entre quelques personnes du village pour désigner comme tel un habitant. Et c’est fini pour lui. Les femmes sont égorgées. Pour les hommes, c’est pire : les Maï Maï dansent autour d’eux en un affreux rituel, tout en leur coupant les oreilles, en les éviscérant, en les lardant de coups de lance, en arrachant certains de leurs organes - parfois lorsqu’ils sont encore vivants ! - pour en faire des fétiches", des grigris censés protéger celui qui les porte. Ces exécutions se font en public, devant la population réunie, "qui applaudit par peur d’être considérée comme complice de celui qui est tué", dit le père Raoul.

"La manière de procéder est toujours la même : ils envoient d’abord des espions en civil dans une localité pour repérer ceux qui font souffrir la population. Puis arrive une avant-garde, plus brutale, pour le ‘nettoyage’. Elle tue puis vide les maisons des exécutés et vend leurs biens à un prix dérisoire - par exemple moins d’un euro pour une batterie de 200 dollars. Et ce qui n’est pas vendu est donné à la population. Avec l’argent qu’ils récoltent, les Maï Maï s’achètent des cigarettes, du chanvre et des femmes; ils ne s’enrichissent pas ", souligne le missionnaire.

Couverts de kaolin et de fétiches

Lorsque les Maï Maï sont entrés à Lukafu - village d’environ 3500 habitants - le 6 février, "ils étaient recouverts de kaolin (poudre blanche), destiné à les ‘blinder’ contre les attaques, et porteurs de fétiches, lances, couteaux, haches, vieux fusils et quelques armes modernes récupérées sur des policiers tués. C’était un mercredi. Ils sont d’abord venus à la mission parce que les prêtres sont considérés comme de grands sorciers, plus puissants que les autres, et parce que, c’est vrai, il y a souvent une collusion entre l’Eglise et l’Etat, les évêques recevant souvent des cadeaux des autorités. Les Maï Maï nous ont ordonné de donner tous les objets de culte - calice, vêtements liturgiques, croix, etc. Ils les ont cassés, parce qu’ils croient qu’ils contiennent des "médicaments" (matière supposée soutenir un pouvoir magique) et se sont revêtus - déguisés plutôt - des étoles."

"Le jeudi, ils ont commencé le ‘nettoyage’. Ils ont vidé les maisons des agents de l’Etat, brûlé des biens. Les villageois, d’abord effrayés, se sont retournés en leur faveur lorsqu’ils ont reçu des biens pillés", nuance le père Raoul.

"Vendredi, les Maï Maï se sont attaqués aux ‘sorciers’. Heureusement, personne n’a été tué, sans doute parce que nous sommes restés, précisément pour cette raison, un autre prêtre, deux médecins, l’administrateur de l’hôpital et moi-même. Les médecins ont soigné une femme d’une localité voisine, qui, enceinte, avait été battue par les Maï Maï parce que son mari avait, il y a plusieurs années, été agent de l’Etat. Elle a perdu le bébé mais elle était vivante lorsque je suis parti."

Un sexe coupé en guise de collier

"Le samedi, les Maï Maï sont venus danser devant la mission. Je n’en menais pas large. Puis, quatre danseurs se sont détachés du groupe et sont venus me chercher parce que leur commandant voulait me voir. On essaie alors de garder son calme ", explique pudiquement le père Raoul. "Tout autour, il y avait, parmi les Maï Maï, des gens de la région qui me connaissaient et qui compatissaient. Car il y a parmi eux d’anciens élèves de notre école, même si ces groupes sont surtout formés de gens sans éducation, de chômeurs, sans perspectives. Ceux qui ne me connaissaient pas, eux, me promettaient des horreurs "

Le missionnaire est amené dans une petite pièce. "Entre alors leur commandant. Il portait sur la tête un foulard de femme, surmonté de tiges et dans lequel étaient plantés des couteaux. Un sexe coupé était accroché à un collier sur sa poitrine. Il m’a regardé d’un air féroce puis s’est adressé en kiluba (langue des Lubas, majoritaires dans le Nord-Katanga) à un traducteur, qui parlait, comme moi, la langue locale des Bembas. Il a commencé par me remercier pour mon travail à Lukafu, dans l’école et dans le diocèse. Puis il m’a fait demander un fusil. ‘Je n’en ai pas’, ai-je répondu. ‘Quoi ? Un missionnaire sans fusil ?’ - il devait penser aux missionnaires de la période coloniale, qui possédaient des armes Comme je lui parlais doucement, il a fini par se calmer et m’a dit de sortir. Ses ‘Tigres’ - c’est ainsi qu’ils s’appellent eux-mêmes - se sont écartés et, dehors, des femmes m’ont blanchi : elles ont jeté sur moi de la farine, signe que je n’étais pas coupable. Et la population m’a raccompagné chez moi en chantant et dansant."

En apparence, le père Raoul est libre et pense alors rester à Lukafu pour continuer, par sa présence, à éviter au maximum les débordements violents qui accompagnent parfois le "programme" de nettoyage des Maï Maï. "Mais le soir, un des amis de ce commandant est venu me dire qu’il était parti mais reviendrait demain avec ses hommes - soit quelque 200 personnes - et voulait me voir à nouveau parce qu’il avait quelque chose à me demander. C’est toujours ce qu’ils font : quand un village a été ‘nettoyé’ par la petite avant-garde, le groupe entier de Maï Maï s’y installe quelque temps - buvant, chantant - avant de repartir plus loin. J’ai pensé que si nous nous en étions bien sortis avec une trentaine de Maï Maï, nous n’y arriverions plus avec 200. Et que le commandant me demanderait quelque chose en échange de la vie qu’il m’avait laissée. J’ai eu très peur. La nuit-même, avec l’autre prêtre, les docteurs et l’administrateur de l’hôpital, nous avons décidé de fuir. Ce que nous avons fait, le dimanche à l’aube."

Bien leur en a pris car, dans l’après-midi, débarquent des militaires congolais, qui tuent deux Maï Maï dans Lukafu, font trois prisonniers et tuent encore cinq autres Maï Maï le lendemain juste à la sortie du village. "Ils n’ont même pas essayé de poursuivre le groupe de Maï Maï et ont plié bagage le mardi matin, laissant la population à la merci de représailles. Et, évidemment, juste après le départ des militaires, les Maï Maï sont revenus Ils m’ont accusé d’avoir appelé les militaires. Heureusement, je n’étais plus là, mais tout ce qui était rattaché à moi - la mission, l’internat, le foyer, la maison des sœurs, celle du catéchiste - a été vidé et cassé."

"Même cette horreur attire"

Le missionnaire s’effare et se navre de voir que, "malgré leur cruauté", les Maï Maï "sont populaires une fois qu’ils distribuent des biens", comme des Robins des Bois, "y compris chez des gens qui ont été à l’école. La perte d’idéal et l’absence de perspectives sont telles que même cette horreur amène des gens à se rallier" aux Maï Maï. Car le boom minier du Katanga - où on est passé de 40000 T de cuivre en 2007 à près de 500000 T l’an dernier - "n’a pas de retombées pour la population. Seule une toute petite minorité en bénéficie", se désole le prêtre.

Il s’inquiète aussi du peu de réaction des autorités. "A Lubumbashi, la vie continue comme si de rien n’était alors que les violences sont aux portes de la ville. Dimanche dernier, il y a eu des combats à Kinsevere, à 6 km de Lubumbashi, et un agent de l’ANR (service de renseignement) a été égorgé. Beaucoup pensent que les espions des Maï Maï sont déjà à Lubumbashi, incognito. Quand se révéleront-ils ? Les Maï Maï, eux, assurent que ce sera pour le 25 février."