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Cette fanfaronnade, captée à la faveur d’une écoute téléphonique, émane de Medhanie Yehdego Mered, un Erythréen, trafiquant d’hommes. Depuis Tripoli, celui qui se faisait alors appeler "le général", expliquait avec cynisme à son interlocuteur : "Ils disent que j’en fais toujours monter beaucoup trop sur les bateaux, mais ce sont eux qui veulent partir tout de suite. Moi, je ne fais que les satisfaire." Et d’ajouter, goguenard : "Je suis plus fort que Kadhafi !"

Mered était à l’époque visé par l’"Opération Glauco", mise en place par la police italienne, laquelle a conduit au démantèlement du vaste réseau d’immigration clandestine qu’il codirigeait. Les enquêteurs transalpins avaient tendu leur filet au lendemain du naufrage d’un bateau de pêche, survenu le 3 octobre 2013 au large de Lampedusa. Parti la veille de Misrata (Libye), avec à son bord 500 migrants, l’embarcation surchargée avait inévitablement sombré, faisant 366 victimes dont de nombreux enfants. L’enquête et le procès qui a suivi ont cassé cette filière par laquelle ont transité des colonnes entières de candidats à l’exode vers l’Europe. Les tarifs pratiqués par "le général" et son armée de passeurs pour le franchissement de la Méditerranée étaient de l’ordre de 1 500 à 2 000 dollars (1400 à 1850 euros) par personne.

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(Medhanie Yehdego Mered)

"Safe houses" sur la côte

L’effondrement du régime de Khadafi en 2011 a transformé la Libye en plaque tournante du trafic d’êtres humains. La soudaine porosité des frontières désertiques du sud a provoqué un afflux massif de migrants originaires d’Afrique subsaharienne, auxquels se sont joints des réfugiés syriens et libyens. Une aubaine pour les trafiquants qui ont mis en place des filières extrêmement sophistiquées. Ils contrôlent toute la chaîne, depuis le recrutement dans les pays d’origine jusqu’à l’arrivée en Europe, en passant par le convoyage de leurs victimes tout au long du parcours, leur installation temporaire dans des "safe houses" (fermes, habitations en ville, résidences sur la côte) en attente de l’embarquement définitif et, enfin, la traversée.

Un marché juteux

Bien que les Libyens monopolisent les rôles clés, les intermédiaires étrangers - les Somaliens et les Erythréens sont particulièrement organisés - interviennent à bien des étapes du processus. Des membres de l’organisation se chargent uniquement de trouver les embarcations (bateaux de pêche ou canots pneumatiques) en Egypte ou en Tunisie. D’autres ont la responsabilité exclusive du ravitaillement et du chargement des bateaux confiés à des équipages professionnels.

Concernant les itinéraires, toutes les routes transitent par Tripoli, le hub principal de la filière libyenne. De là, les migrants gagnent le littoral. A côté de Garbulli, Al Khoms, Zlitan, Gargarish ou Tajoura, les deux principaux points de chute sur la côte sont Zouwara, près de la frontière tunisienne, et Sabratha, 70 kilomètres à l’ouest de Tripoli.

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A Zouwara, le trafic profite pleinement de la tradition de contrebande de marchandises entretenue depuis les années 90 afin de contourner l’embargo américain contre le régime du Raïs, ainsi que de la topographie côtière qui se prête bien aux embarquements. Du côté de Sabratha, les trafiquants libyens se partagent le marché avec les combattants des groupes islamistes présents en masse, dont certains ont fait allégeance à Daech.

Une étude, publiée en mai 2015 par le réseau Global Initiative Against Transnational Organised Crime, évalue le chiffre d’affaires du trafic en Libye entre 255 et 323 millions de dollars.



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