Après la "révolution" républicaine d'il y a douze ans, l'Amérique s'attend, ce mardi, à une "révolution" démocrate d'une ampleur sans doute moins spectaculaire, mais néanmoins suffisante pour priver le parti du président Bush de sa majorité à la Chambre des représentants, voire au Sénat. Les Démocrates semblent, en effet, avoir tous les atouts en main pour l'emporter. Outre les scandales politiques et les affaires de moeurs qui ont terni comme rarement auparavant la réputation des Républicains, la guerre en Irak a dominé la campagne, érodé considérablement la crédibilité du parti au pouvoir et détourné une frange substantielle de son électorat.

Des luttes serrées

Les enjeux de ces législatives de "la mi-mandat", à deux ans du prochain scrutin présidentiel, sont importants. Les Américains doivent réélire les 435 membres de la Chambre des représentants (élus pour deux ans), 33 des 99 sénateurs (élus pour six ans; le centième sénateur est, de droit, le vice-président des Etats-Unis) et 36 des 50 gouverneurs d'Etats (généralement élus pour quatre ans). Des milliers de mandats locaux (élus aux assemblées d'Etat, maires, conseillers municipaux, shérifs, magistrats, etc.) sont également à pourvoir. Enfin, des initiatives référendaires sont au programme, comme au Dakota du Sud où une loi particulièrement répressive en matière d'avortement est soumise à l'appréciation des électeurs et pourrait, si elle est adoptée, avoir des répercussions au niveau national.

Il faut aux Démocrates un gain de quinze sièges à la Chambre et de six sièges au Sénat pour priver les Républicains du contrôle absolu qu'ils exercent sur le Congrès, à Washington, depuis 1994. Les analystes estiment que le parti de M. Bush pourrait perdre, mardi soir, de 20 à 35 députés et de 4 à 6 sénateurs, et peut-être davantage si le scénario catastrophe que les médias ressassent à l'envi provoque un effet boule de neige et stimule la désertion des électeurs républicains.

Les sondages peuvent, toutefois, être trompeurs. Dans les circonscriptions où les luttes sont les plus serrées, les écarts ne dépassent souvent pas la marge d'erreur. Dans les derniers jours de la campagne, par ailleurs, la confusion n'a fait qu'augmenter. Dans les deux camps, des candidats qui paraissaient assurés d'être élus se sont soudainement retrouvés en ballottage. Ailleurs, le perdant de la veille était inopinément crédité le lendemain d'une confortable avance.

Tout dépendra en grande partie de la mobilisation des électeurs au jour J et on sait que, dans cet exercice, les Républicains ont toujours été plus forts que leurs adversaires. Bien des situations pourraient donc se retourner mardi. Les deux partis n'ont précisément pas ménagé leurs efforts pour donner un ultime coup de pouce, peut-être décisif, à leurs candidats les plus menacés. George W. et Laura Bush, mais aussi Bill et Hillary Clinton, ont ainsi arpenté l'Amérique profonde, de meeting en rallye. Un soutien pas toujours nécessairement apprécié, au demeurant, en particulier dans le cas du Président actuel dont la popularité est au plus bas.

Un tour plus agressif

Dans un scrutin qui fait figure de référendum sur M. Bush, les candidats républicains ont généralement préféré prendre leurs distances et parlé de tout sauf de l'Irak. La campagne a dès lors pris un tour plus agressif et plus négatif qu'à l'ordinaire, Démocrates et Républicains s'attaquant copieusement, à grands coups de publicités à la radio et à la télévision, sur leur degré d'attachement aux réductions d'impôts, leur conception de l'enseignement ou, tout simplement, leur vie privée.

Il a fallu aller jusqu'au lointain Vermont pour trouver, avec Martha Rainville et Peter Welch, une joute électorale digne et respectueuse des personnes. Au-delà des enjeux nationaux, des débats éthiques et, a fortiori, des problèmes de politique étrangère, ce qui intéresse finalement les électeurs américains, dans un scrutin législatif, c'est la performance des élus dans un sport bien particulier : leur capacité à collecter des deniers publics pour financer des travaux d'infrastructure et le développement économique dans les Etats ou les régions dont ils sont les représentants.

C'est ce qui explique que députés et sénateurs sortants sont généralement mieux placés pour gagner. Sauf lorsqu'ils sont trop étroitement associés aux errements de leur parti et aux scandales qui le discréditent... C'est manifestement le cas, cette année, pour les Républicains, qui sont par ailleurs confrontés à la difficulté de pourvoir au remplacement de vingt élus qui ne se représentent pas (plusieurs, comme Tom DeLay au Texas, Mark Foley en Floride et Bob Ney dans l'Ohio, ont été emportés par les scandales). Ces sièges sont précisément ceux qui font l'objet des affrontements les plus acharnés et qui offrent aux Démocrates leurs meilleures chances de retrouver une majorité au Congrès.

Si tel devait être le cas, la fin de la présidence Bush s'annonce cauchemardesque, même si la Maison-Blanche prévoit d'ores et déjà de contourner l'opposition parlementaire en gouvernant par décrets exécutifs comme le fit Bill Clinton. La machine législative, qui sera largement contrôlée par la députée de Californie Nancy Pelosi, appelée à prendre alors la place de J. Dennis Hastert comme speaker de la Chambre, risque de se retrouver au point mort.

On verrait mal, dans ces conditions, comment l'Histoire pourrait plus tard associer le nom de George W. Bush à autre chose que le "11 septembre" et ses désastreuses conséquences irakiennes.

© La Libre Belgique 2006