L’indignation générale et la réprobation unanime ne suffisent pas à faire saisir un titre de presse. Mercredi soir, dès lors, dans les kiosques de Paris comme de province, s’affichait toujours la une de l’hebdomadaire d’extrême droite "Minute". Avec son titre ("Maligne comme un singe, Taubira retrouve la banane") prolongeant la métaphore filée, simiesque et raciste infligée depuis plusieurs semaines à la ministre de la Justice, Christiane Taubira - qui est d’origine guyanaise.

"Un bon coup de pub pour zéro euro"

Une enquête préliminaire a été ouverte, après le dépôt de trois plaintes, pour injure publique à caractère racial. L’hebdomadaire est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison et 22500 euros d’amende. En attendant, pour la troisième fois en quinze jours, Christiane Taubira a, mercredi, reçu le soutien appuyé de François Hollande en Conseil des ministres, puis a eu droit à des applaudissements des députés de tous bords, à l’Assemblée. Dans le même temps, vu l’ampleur prise par la controverse, les 40000 exemplaires tirés par "Minute" se sont vendus comme des petits pains. "On voulait se payer un coup de pub pour zéro euro, le contrat est rempli au-delà de nos espérances", a commenté, non sans cynisme, un de ses journalistes.

"C’est un jeu de mots horrible, du mauvais goût à l’état pur. Mais c’est un comique bien français !", a argumenté l’hebdomadaire. Qui revendique le droit à la caricature, a qualifié sa une de "satirique", et l’a mise sur le même plan que les caricatures de Mahomet qu’avait publiées "Charlie Hebdo".

S’il était rarement allé aussi loin, "Minute" avait déjà plusieurs fois fait débat, par ses couvertures. Ainsi, quand, après la mort du jeune antifasciste Clément Méric (tabassé par des militants d’extrême droite), il avait titré "Jeux de mains, jeux de vilains". Ou quand, en plein débat sur le "mariage pour tous", il était venu en une avec "Bientôt ils vont pouvoir s’enfiler… la bague au doigt", ou "Le lobby gay s’introduit partout".

Ce tumulte sur les libertés prises par un titre de presse avec les lois réprimant les propos haineux survient après les polémiques dont fait l’objet "Valeurs actuelles". Depuis que, cette année, cet hebdomadaire a changé sa ligne. Sagement libérale (en économie) et conservatrice (sur les sujets de société) depuis les années 60, cette ligne se revendique désormais de Patrick Buisson. Du nom d’un de ses anciens journalistes, qui signa également dans "Minute". Et qui, surtout, lors du quinquennat précédent, en tant que conseiller de Nicolas Sarkozy, fut le principal artisan de la radicalisation très à droite de l’ex-Président, ainsi que de la ligne "décomplexée" de l’UMP.

Cela a conduit "Valeurs actuelles" à venir en une avec un "Roms, l’overdose" (illustré par un panneau de signalisation interdisant les caravanes). Puis avec un "Naturalisés, l’invasion qu’on cache" (montrant une Marianne arborant un niqab). Ce qui lui vaut d’être poursuivi en justice, mais lui a aussi permis de faire exploser ses ventes au numéro.

Un phénomène général

Précédemment, déjà, d’autres publications avaient pareillement opté pour des accroches qui firent débat. Que ce soit le nouveau quotidien "L’Opinion" ("La carte des Roms en France"), l’hebdomadaire "Le Point" ("Cet islam sans gêne", "Le spectre islamiste", etc.), ou ses concurrents "L’Express" ("Le vrai coût de l’immigration"), voire "Marianne" ("Pourquoi l’islam fait peur").