Reportage Correspondante en Afrique du Sud

Qui, parmi vous, a un membre de sa famille proche qui est dépendant à la drogue ?", demande l’animateur, lui-même ancien toxicomane. Plus de la moitié de la centaine d’enfants présents dans la salle lève la main. La scène se passe lors d’une séance de prévention contre les drogues auprès d’élèves de Mitchell’s Plain, un township situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est du Cap.

Héritage de l’apartheid, la population y est presque exclusivement métisse, et est à peine mieux lotie que dans les ghettos noirs voisins. Le chômage est massif, les gangs omniprésents, et la consommation de substances illicites fait des ravages.

Partout, on aperçoit des groupes de jeunes qui traînent au coin des rues, des vêtements sales flottant sur les corps amaigris, les yeux perdus dans le vague. La plupart sont accros au "tik", le surnom donné ici au crystal meth, une amphétamine hautement addictive. Cette drogue, dont l’Afrique du Sud compte le plus grand nombre de consommateurs au monde, est un puissant stimulant qui se fume à l’aide d’une pipe en verre appelée "lolly". Il peut être facilement fabriqué dans des laboratoires clandestins, avec des ingrédients bon marché qui sont en vente libre.

Un business juteux pour les gangs des "Cape Flats", surnom de la plaine sablonneuse où s’étendent d’immenses townships misérables, en périphérie d’une des plus belles villes du monde.

Dans la province du Cap Occidental, dix pour cent des élèves du secondaire auraient essayé cette drogue. "La plupart des utilisateurs de crystal meth sont issus de la communauté métisse", explique Andreas Plüddemann de l’organisme d’aide à la recherche médicale. "Mais on en trouve aussi parmi la population noire et, plus rarement, la jeunesse blanche". Dans les centres de désintoxication, plus d’un tiers des patients se présentent pour une addiction à cette drogue.

"J’ai commencé le tik quand j’avais une vingtaine d’années. Tous mes amis en prenaient et je ne voulais pas être mis à l’écart", raconte Enrico, 32 ans. Le jeune homme a vendu la drogue pour les "Americans", un des gangs les plus craints de la région, et a fait plusieurs séjours en prison. Aujourd’hui en cure de désintoxication, il évoque sa descente aux enfers. "Au début, je trouvais ça génial. Le tik me donnait de l’énergie, j’avais confiance en moi. Puis, je me suis retrouvé à la rue, je ne mangeais plus, ne dormais plus, ne me lavais plus J’étais une épave". Cette drogue peut également rendre ses consommateurs agressifs et psychotiques.

Le crime, la violence domestique, les viols et les meurtres sont ainsi en recrudescence dans les quartiers où le tik est largement répandu. "Mon fils a commencé à voler de l’argent, mes bijoux ", témoigne la mère d’un toxicomane. "C’était devenu invivable, je devais tout mettre sous clé, y compris les couverts. Un jour où je n’étais pas là, il a volé la machine à laver. Alors, je lui ai dit que soit il quittait la maison, soit il allait en cure de désintoxication".

Les environs du Cap comptent une vingtaine de centres de réadaptation, médicalisés ou non. Mais les listes d’attente atteignent souvent plusieurs mois. Et le taux de rechute est extrêmement élevé. "Après avoir passé six mois au centre, le plus difficile est de retourner dans son quartier, dans les mêmes conditions que celles qui nous ont fait plonger", dit Reece qui a lui-même connu une rechute après trois ans d’abstinence. "Il faut totalement changer de cercle d’amis, éviter les lieux où l’on consomme de la drogue. Or, celle-ci est partout".

D’abord dépassées par l’ampleur du phénomène, les autorités locales tentent désormais de résoudre le problème du tik en ouvrant de nouveaux centres de désintoxication et en envoyant des travailleurs sociaux dans les écoles pour mettre les jeunes en garde contre les dangers de la drogue. Mais, pour l’instant, la situation ne donne aucun signe d’amélioration.