ÉCLAIRAGE

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

D e temps en temps, j'ai des rêves de fuite. Un jour à Venise, dans les jardins de la Fondation Cini, je suis tombé en arrêt devant une petite maison délabrée, couverte de ronces. J'ai imaginé y faire retraite, fût-ce comme gardien. Je me suis vu prendre chaque fin d'après-midi le vaporetto qui accoste à San Giorgio.»

C'était en 1993. Dans son journal intitulé «La Tentation de Venise» (Grasset), Alain Juppé évoquait ces «petits matins blêmes» pleins de «découragement», où le «désir de fugue» se fait pressant.

A droite, l'ex-Premier ministre n'est pas le seul homme politique de sa génération à avoir été tenté par la fugue; d'autres sont d'ailleurs passés à l'acte.

«Tel des domestiques»

«Je suis content. Je ne perds plus l'essentiel de mon temps. Je ne suis plus obligé d'écouter des conneries en souriant. Surtout, je n'ai plus l'impression d'être un domestique: aujourd'hui, les gens considèrent vraiment les hommes politiques comme on ne considérait pas les domestiques il y a trente ans.»

Ces mots sont ceux de l'ex-ministre RPR des Affaires sociales et président de l'Assemblée Philippe Séguin. Un quart de siècle député des Vosges, Séguin a abandonné un à un ses mandats en 2001, après l'échec de sa candidature à la mairie de Paris. Aujourd'hui, il enseigne à l'université du Québec et pantoufle à la Cour des Comptes et au Bureau international du travail. Son ex-collègue UDF François Léotard fait de même à l'Inspection générale des Finances. Il y a dix ans chéri des médias, qui le voyaient présidentiable, l'ex-maire de Fréjus et ministre de la Communication puis de la Défense a quitté la politique par la petite porte en 2001, avant même d'être rattrapé par les «affaires». Pareillement, Dominique Baudis, jadis indétrônable député-maire de Toulouse et patron de la Région Midi-Pyrénées, a abandonné la politique active. A 53 ans, il a décidé de se consacrer à ses activités littéraires et audiovisuelles.

D'autres leaders politiques ont, eux, été forcés de se reconvertir, après que leur carrière eut été brisée par les affaires.

Chirac a fait le vide

Dans les années 90 longtemps personnalité de droite la plus populaire dans les sondages, l'ex-député-maire RPR de Lyon Michel Noir s'est depuis reconverti dans le multimédia. L'ancien ministre RPR de la Culture et de la Justice Jacques Toubon -victime comme Juppé d'une espèce de loyauté masochiste à l'égard de Chirac- a dû faire de même dans l'audiovisuel européen. Son collègue de la Coopération Michel Roussin vient tout autant d'être recasé au Conseil d'Etat. Quant au sulfureux ex-ministre de la Défense Charles Millon (ex-UDF), il a accepté un exil doré à la FAO, à Rome.

L'hémorragie est telle qu'il existe à présent une génération manquante dans la droite française. Entre d'une part les «pères» largement septuagénaires et sur la voie de la retraite (Giscard, Barre, Balladur, Chirac lui-même), et d'autre part les quinquas pleins d'avenir (Raffarin, Sarkozy, Bayrou, Fillon, Villepin, etc.), eux-mêmes suivis par les quadras aux dents longues (les Copé, Dutreil ou autres Borloo), où sont les sexagénaires? Hormis quelques fidèles grognards du chiraquisme diplomatiquement placardisés (Debré, Gaudin, Poncelet), ils brillent par leur absence.

Jacques Chirac -l'homme ou son «système»- a fait le vide autour de lui. D'où ses efforts surhumains pour retenir Juppé: le dernier représentant d'une génération sacrifiée sur l'autel de sa redoutable carrière.

© La Libre Belgique 2004