A 65 ans, le professeur Isidore Ndaywel è Nziem, président de la Société des historiens congolais, membre correspondant de notre Académie royale des Sciences d’Outremer et chercheur au Centre des mondes africains à la Sorbonne, publie une "Nouvelle histoire du Congo" après avoir donné, en 1998, une "Histoire générale du Congo". Rencontre.

Pourquoi ce nouveau livre? En quoi est-il différent de son prédécesseur?

Nombre de critiques avaient jugé l’"Histoire générale" trop scientifique. J’ai donc essayé de faire plus simple. Je voulais aussi compléter l’ouvrage précédent, qui a été publié alors que la transition n’était pas terminée; je trouvais que la dernière période, l’après-mobutisme, y était mal ficelée et je voulais la compléter. Enfin, on célébrera l’an prochain le 50e anniversaire de l’indépendance du Congo; j’ai voulu faire œuvre de civisme, prendre en compte la mémoire de la population congolaise au-delà des différences politiques et donner une lecture de l’histoire de notre pays qui a la prétention d’être objective. Les périodes précoloniale, coloniale et indépendante ont toutes eu des apports positifs; il faut se les approprier.

En quoi cette nouvelle lecture est-elle plus accessible?

Eh bien, par exemple, l’ouvrage est abondamment illustré; on peut donc y "entrer" par les photos. J’ai aussi donné beaucoup de textes originaux pour ne pas me contenter d’affirmer un point; c’est un autre moyen d’accéder à l’histoire du Congo. Et il y a bien sûr mon texte. J’ai voulu que chacun puisse trouver l’angle de lecture qui lui convienne.

Quel est votre public cible?

Des jeunes de niveau universitaire; je pense que cet ouvrage sera utilisé comme manuel par les étudiants en sciences humaines. Mais il vise aussi nos lettrés congolais qui sont de bonne foi mais n’ont jamais eu l’occasion de connaître l’histoire de leur pays et s’étonnent de faits qui devraient être connus.

Vu l'abondance de photos, votre livre devrait être plus cher. Comment êtes-vous parvenu à faire baisser le prix?

Grâce à des partenariats. Le Musée d’Afrique centrale à Tervuren a ainsi apprécié mon souci pédagogique et ne m’a pas fait payer les photos qui viennent de ses archives et qui vont jusqu’à 1960. J’ai aussi obtenu gratuitement des photos du réalisateur Thierry Michel, d’Angelo Turconi et du photographe congolais Shako. Tout le monde me disait que je n’y arriverais jamais, que Tervuren était une forteresse... Nous nous auto-censurons souvent parce que nous partons battus d’avance. Moi, j’ai essayé et j’ai obtenu de l’aide. Je signale que je reste demandeur de photos, parce que ma démarche n’est pas terminée.

Les auteurs congolais sont peu "achetés" au Congo...

C’est vrai que les Congolais lisent peu mais nous avons une jeunesse dynamique, douée d’un important appétit de savoir. Et puis notre rythme est différent du rythme européen: mon "Histoire générale du Congo" a été publiée il y a dix ans et j’ai senti que c’était seulement maintenant qu’on l’appréciait au Congo. Chez nous, les choses prennent du temps.

La rédaction de l'histoire d'un pays par un autochtone est un élément important de la construction d'une identité nationale. Avez-vous déjà pu observer des effets de la parution de votre livre précédent?

Tout à fait! Ainsi, il fut longtemps d’usage de présenter le 30 juin 1960 comme le début du chaos, des luttes intestines, jusqu’à la prise de pouvoir par Mobutu, qui avait ramené la paix. Aujourd’hui, on est plus nuancé. On a compris que ces guerres étaient dues à un déficit démocratique, à la tentative de conquête de droits. Autre exemple: des personnages dont j’ai parlé ont été révélés au public, comme Panda Farnana - aujourd’hui, il existe même à Kinshasa un centre qui porte son nom - qui était un Congolais amené en Belgique par un colonial, au début du XXe siècle; il y fit ses études, travailla au Congo comme fonctionnaire colonial, rentra en Belgique pour se battre à la guerre 14-18 et participa aux premières conférences panafricaines...

Qui sont les héros nationaux congolais?

Des gens qui sont considérés comme tels par le peuple congolais, parce qu’ils se sont investis pour le pays et ont connu une fin tragique. Car c’est la population qui décide - même si l’on observe une tendance récente à vouloir créer des héros partout, par esprit régionaliste! Ce n’est pas Mobutu qui a décidé de faire de Lumumba un héros national, c’est l’Union des étudiants congolais, bien avant lui; il a récupéré ça. Simon Kimbangu aussi en est un. C’est un laïc qui priait beaucoup et qui a été emprisonné (NdlR: par le colonisateur belge) durant 30 ans - plus que Mandela - pour le discours qu’il tenait (NdlR: faisant des Noirs les égaux des Blancs). Le seul problème, c’est l’Eglise kimbanguiste, qu’il n’a pas fondée et qui s’est appropriée de sa personne alors qu’il est d’abord un personnage historique...

"Nouvelle histoire du Congo", Isidore Ndaywel. Ed. Le Cri, 744pp, 35 €.