Envoyé spécial à Pristina

Le moindre des paradoxes, dans un pays qui manque de courant électrique, est que l'une de ses entreprises les plus performantes est une société de télécoms, d'Internet et de téléphonie mobile. La société Ipko emploie quatre cents personnes, s'apprête à investir deux cents millions d'euros et son directeur général est un jeune Kosovar de 33 ans, qui représente la génération montante de ce qu'on appelle à Pristina les "businessmen en jeans".

Père d'un garçon de deux ans, Akan Ismaili s'est enrichi considérablement en quelques années. Pourtant, il ne roule pas en 4x4 de luxe, n'a pas de gardes du corps et vient à ses rendez-vous à pied. "Je suis désolé, je n'ai que trente-cinq minutes pour vous", dit-il avec un large sourire, avant de mettre en veilleuse son GSM qui n'arrête pas de sonner.

Techniques de management

Akan Ismaili (dont une des tantes vit à Namur) n'a pas terminé ses études à l'université. Il a été simple technicien au journal "Koha Ditore" et a fait partie, en 1994, de la première équipe à avoir installé un réseau d'e-mails au Kosovo. Il s'est frotté aux techniques de management américaines en travaillant trois ans pour la représentation diplomatique des Etats-Unis à Pristina. Ce parcours de self-made-man l'amène à diriger aujourd'hui le premier fournisseur d'Internet et la deuxième société de téléphonie mobile du pays.

"Nous avons débuté Ipko en 1999, immédiatement après la guerre", raconte-t-il. "Internet fleurissait partout dans le monde - sauf au Kosovo. Les gens connaissaient Internet, mais ils ne l'avaient pas, pas plus que les organisations internationales qui s'installaient à Pristina. Le début a été difficile. Nous avons démarré avec un don d'une organisation non gouvernementale. Les banques nous ont proposé des crédits à des taux très élevés. Finalement, avec mon partenaire et quelques amis, nous avons réuni les fonds de départ nécessaires." Ipko alimente, aujourd'hui en Internet, 40 000 foyers kosovars et près de 3 000 entreprises. Pour attirer la clientèle qui n'a pas les moyens de s'offrir un abonnement de 15 euros par mois, elle propose des cartes prépayées de dix euros qui permettent de se connecter durant un mois. Son service de call-center est aussi très efficace puisqu'il garantit une intervention à domicile dans les 48 heures. En 2006, la société Telekom de Slovénie a pris une participation de 75 pc dans son entreprise, et depuis, grâce aux fonds slovènes, Ipko a pu obtenir le deuxième réseau de téléphonie mobile du pays.

Pour lancer le service, la société a organisé un grand concert, avec le rappeur américain 50 Cents, qui a réuni 28 000 personnes dans le stade de Pristina à une température de moins onze degrés. "Ce fut un coup de pub génial", dit Akan Ismaili. "Les gens se sentent isolés. Ils ne peuvent se rendre sans visa qu'au Monténégro, en Albanie ou en Macédoine. C'était pour eux une ouverture, une expérience culturelle."

45 pc de chômage

Le succès d'Ipko tranche avec la morosité de l'économie kosovare : coupures d'électricité régulières, routes défoncées, entreprises à l'abandon, une société de services plutôt que de production, un taux de chômage estimé à 45 pc de la population. La centrale thermoélectrique d'Obilic est souvent montrée en exemple des carences qui ont paralysé le pays. Depuis 1999, la communauté internationale y a investi plus d'argent qu'il n'était nécessaire pour en bâtir une nouvelle. "La plus grande erreur de l'Otan, raille une diplomate, est de n'avoir pas bombardé la centrale d'Obilic en 1999."

Les dirigeants kosovars placent beaucoup d'espoirs dans les richesses minières et minérales du pays (charbon, or, nickel, chrome), mais l'exemple d'Akan Ismaili montre qu'une génération est prête à prendre la relève. L'université de Pristina s'est modernisée et forme la génération qui suivra. "Avec l'indépendance, il n'y a plus d'excuses, plus de communauté internationale à blâmer, dit Akan Ismaili. Avant, il y avait un blocage mental qui nous a fait manquer le train de la transition en Europe de l'Est. L'indépendance offre un risque quantifiable aux investisseurs. Et puis, je suis convaincu que nous ne pouvons régler nos affaires qu'en famille."