L’American Club of Brussels avait choisi le décor austère de l’hôtel Marriot, quartier de la Bourse, en plein centre de Bruxelles, pour rassembler le public cosmopolite de la capitale autour des résultats du scrutin présidentiel US. Les 1500 personnes attendues n’auront pas toutes fait le déplacement mais, après le dîner de gala, une foule compacte - et largement démocrate - s’est massée autour de l’entrée de la salle de réception de l’hôtel. "Nous vendons quelques affaires (gadgets, t-shirts et autres, NDLR) pour financer nos événements en Belgique, nous n’envoyons pas d’argent au parti, assurait Rebecca Naides, bénévole, installée en Belgique depuis 30 ans et animatrice du petit stand que le parti démocrate avait installé dans le hall. Nous ne pouvons vendre qu’aux Américains en vertu de la loi électorale, nous ne pouvons pas accepter de l’argent de non-Américains." Democrats Abroad recense quelque 1400 membres en Belgique. A côté, la table qui devait accueillir Republicans Overseas, son homologue de l’autre camp, sera restée vide toute la nuit. Est-ce parce que l’organisation avait interdit tout déguisement et autre signe politique trop marqué ?

Le "flack" ne fait pas de pronostic

Dans la salle, on discute, on analyse. Et on boit de la bière. Appuyé sur un coin de table, un homme d’une soixantaine d’années, costume gris, cheveux gris et cravate parée des motifs du drapeau américain, se présente comme un ancien journaliste qui a suivi les campagnes présidentielles aux Etats-Unis pour une célèbre agence de presse. "La dernière, c’était avec Cheney qui était un vrai sale type, les politiciens peuvent être antipathiques mais en général ils sont toujours charmants, ce n’était pas le cas de Cheney, lance-t-il. Mon état d’esprit ? Je veux bien vous le donner mais je veux garder l’anonymat." Soit. L’homme est devenu un "flack" qui, dans le jargon des journalistes américains, qualifie les spécialistes en relations publiques, les lobbyistes, expose-t-il. "Wait and see, c’est la seule chose que je peux dire", poursuit l’homme qui se refuse à tout pronostic. La campagne fut-elle plus sale que les autres ? "Oui et non. Il y a toujours eu des sales coups, regardez le Watergate. Mais je n’ai jamais vécu une campagne où un des candidats souhaitait mettre l’autre en prison. Et je n’ai jamais vu une campagne qui soit si ouvertement raciste. Durant les autres campagnes, les candidats utilisaient des symboles, des signes subtils, pour s’adresser aux ‘white american racists’. Donald Trump est ouvertement soutenu par le Ku Klux Klan. Les groupes racistes sont tout à fait ravis car il a légitimé leur discours." Le journaliste anonyme nous quitte prestement en nous serrant la main. Du boulot à la maison, dit-il.

Alors que les hamburgers commencent à circuler, plus près du mur, trois femmes d’un âge certain discutent sous les banjo et guitare des Kruger Brothers, le groupe de country invité pour la soirée. Elles animent l’American Woman Club of Brussels (250 membres et qui résiste depuis 60 ans). "Nous soutenons Hillary, parce que c’est une femme et parce qu’elle est démocrate, dit Susan Frick, présidente originaire de Chicago. Et en raison de toute la négativité dont l’autre a fait preuve. Mais toutes les membres de notre association ne sont pas pour Clinton." "Durant cette campagne, il n’a jamais été question des vrais sujets de fond, ajoute Joyce Mostinckx, trésorière, Pennsylvanie. Je pense qu’Hillary souhaitait faire campagne sur ces sujets mais l’autre candidat en a décidé autrement. On pardonne les excès de Trump, plus que pour n’importe qui d’autre. Ce qui compte pour Trump, c’est gagner une compétition et non résoudre les problèmes des Américains."

"Fuck Washington"

La soirée file. 2 h du matin : un public raréfié (et fatigué) est désormais collé à CNN sur écran géant après avoir vécu un bref débat entre un républicain ne soutenant pas Trump et une représentante démocrate. Certains sont déjà assoupis sur les motifs improbables de la moquette de l’hôtel Marriot. David est rivé aux résultats partiels, après avoir fait montre d’une misogynie inédite envers deux jeunes femmes, militantes pro-européennes installées derrière lui. Elles conseillent à "La Libre" ("If you need a story") d’aller discuter le coup avec lui. David se définit d’emblée comme un anarchiste, supporter de Bernie Sanders, candidat malheureux de la primaire démocrate.

"Pourquoi croyez-vous qu’il soutient Clinton désormais ? lance-t-il, endiablé . Parce qu’elle l’a fait chanter, elle doit avoir quelque chose contre lui. Cette femme est la politicienne la plus corrompue que j’ai vue de ma carrière. Je soutiens la destitution de l’establishment de Washington. Trump est horrible et vulgaire, mais l’Amérique attend depuis longtemps quelqu’un qui va nettoyer Washington de la corruption. Je prévois sa victoire, 322 grands électeurs acquis à Trump. Fuck Washington ! La question des femmes ? Peu importe. Si la question des femmes était si importante, il ne serait jamais élu."

A trois heures trente du matin, les choses étaient loin de se passer selon les vœux de David. Trump et Clinton se talonnaient, répétant alors les craintes d’un scénario "surprise" à la Brexit qui nourrissait bien des craintes au Marriot.