Docteur en criminologie, chargé de cours à l'Université de Liège, Michaël Dantinne est spécialiste des questions liées au terrorisme et au radicalisme. Il est expert près la commission parlementaire qui enquête sur les attentats commis en Belgique.

L'attentat visait un concert qui attirait beaucoup d'adolescents et d'enfants. Faut-il voir une signification particulière dans le choix de cette cible ?

Le choix de la cible ne relève jamais du hasard. Après les critères de ce choix et la pondération de ces critères restent insondables, dans l'immense majorité des cas. Si l'on prend Zaventem et Maelbeek, on ne sait pas exactement ce qui a présidé au choix de ces cibles.
Il y a beaucoup de processus de reconstruction a posteriori. On met un sens ou une symbolique derrière le choix de telle ou telle cible qui n'est pas forcément la bonne.

En revanche, ce qui est certain est qu'il y a toujours une symbolique. Dans le cas dont nous parlons, il ne fait guère de doute que c'est l'Angleterre qui est frappée. C'est-à-dire qu'il y a des gens, ressortissants britanniques ou étrangers, qui ont décidé qu'il fallait la frapper. Pas à travers un symbole de première ligne – une homme politique, la justice, la police – mais en visant des citoyens, parce qu'ils sont Anglais. C'est important, parce que cela renvoie à la manière dont ces gens raisonnent : ''Je suis Anglais, ou je réside en Angleterre, mais je ne suis plus avec eux. Eux, c'est eux, nous c'est nous, et après ce qu'ils nous ont fait, je vais me venger ».

Le choix de frapper la Manchester Arena répond aussi au pragmatisme. Un concert offre ce que les terroristes recherchent en premier : beaucoup de victimes potentielles – quelle que soit l'arme utilisée - réunies dans un endroit circonscrit. Pourquoi ce concert-là et pas un autre ? Peut-être était-ce le moment de le faire. Ça tombe sur le concert d'une chanteuse américaine, qui attire beaucoup d'ados et d'enfants. Est-ce que cela pèse sur le choix ? On ne le sait pas.

Si on se place du point de vue des terroristes, il n'y a pas de barrière morale à tuer des enfants. On peut évoquer leur haine des loisirs mais on aurait pu parler de leur haine du foot après l'attentat contre le car de l'équipe de Dortmund, alors qu'il n'avait rien à voir avec le terrorisme islamiste.
Après un attentat, on élabore une série de raisonnements qui sont peut-être vrai mais les critères déterminants qui président au choix d'une cible sont avant tout pragmatiques.

Le Royaume-Uni se trouve en période électorale. Cet attentat répond-il à un objectif politique quelconque, outre celui de la déstabilisation ?

Ce qui est clair, c'est que vraisemblablement, aucun parti politique ne va capitaliser sur cet attentat. Après, cela pourrait en théorie favoriser un vote plus sécuritaire. Est-ce que cela jouerait en faveur de Daech? Peut-être, parce que finalement, ça va monter les gens les uns contre les autres et que ça fait partie de leur projet.
Mais il ne faut pas imaginer qu'il y a un marionnettiste qui tirerait des fils en faisant des calcul politique, consistant à dire, on demander à untel de frapper, maintenant, en Angleterre... On n'est déjà pas sûr que ça se passe comme ça. Il est tout aussi vraisemblable que ce soit un attentat téléguidé qu'une initiative spontanée, individuelle et locale.

Ce sont les deux modèles de terrorisme auxquelles nous sommes actuellement confrontés : du bottom up, c'est-à-dire des gens qui prennent des initiatives et qui se placent sous une bannière et du top down, avec une hiérarchie qui planifie et organise les attentats. Le deuxième a largement pris le pas sur le premier, ce qui n'est pas une bonne nouvelle : il est extrêmement difficile de les voir venir.

C’est un acte politique, parce que Daech a une dimension intrinsèquement politique : c’est un califat, c’est l’Oumma, c’est la charia… C’est un projet de déstabilisation, dont l’attentat est un instrument, c’est un acte de propagande meurtrier. De là à avoir l’idée machiavélique d’influencer le résultat des élections : c'est plus une interprétation qu'une certitude. Je n’y crois pas trop.

Les attentats et tentatives d'attentats se multiplient en Europe ces dernières années. Les réponses sécuritaires que tentent d'apporter les Etats européens pour prévenir cs attentats ne sont-elles pas vouées à l'échec ?

Les Etats prennent des mesures, les terroristes agissent, les Etats réagissent, les terroristes s'adaptent...
Par exemple : la situation de Daech n'est pas bonne sur le plan militaire, l'exode des foreign fighters (les jeunes Européens qui rejoignent les rangs de Daech en Syrie ou en Irak) se tarit. Le discours de Daech devient alors : ''Ne venez plus, c'est trop compliqué, commettez des attentats chez vous, par tous les moyens''. C'est une forme d'adaptation.
Autre exemple : les autorités prennent des mesures pour sécuriser tel ou tel événement, et cela a pour conséquence de créer un effet de déplacement : les terroristes changent de cible ou se déplacent autour de la cible. Il est aujourd'hui quasiment impossible de détourner un avion dans un aéroport européen, alors on commet un attentat dans l'aéroport.  Ici, on peut émettre l'hypothèse que les terroristes ont estimé qu'il était difficile de pénétrer dans la salle et ont décidé de frapper juste en dehors.

Soit les autorités raisonnent en fonction de ce qui s'est passé et prennent des mesures ­ essuyant le reproche de ne pas l'avoir fait avant. Soit elles anticipent tout ce qui est possible et le monde devient fou. De toute façon, il est impossible de tout envisager, parce que les terroristes continueront à s'adapter, on va rogner de plus en plus sur les libertés individuelles pour de toute façon ne pas arriver à garantir une sécurité maximale.
Cela aura pour effet d'irriter les gens, à cause des contrôles incessants, par exemple, mais cela va aussi modifier leurs comportements :­ ils n'iront plus au concert, ou au foot.
Cette irritation peut conduire au renforcement de l'islamophobie, parce que certains vont mettre tout le monde dans le même sac, au phénomène de polarisation  "eux contre nous", mais dans l'autre sens. C'est la base du radicalisme.
Des cibles, il y en aura toujours, des moyens pour faire des dégâts également. Il faut compliquer la vie des terroristes, les ''incapaciter'' avant qu'ils passent à l'acte et après pour les empêcher de recommencer. Mais l'enjeu principal est de diminuer le capital potentiel de gens qui pourraient être embrigadés dans cette dimension terroriste.

Y a-t-il un travail suffisant en matière de prévention ?

Bien sûr il faut continuer à travailler sur la protection des civils, bien sûr il faut continuer à compliquer l'accès des terroristes aux moyens, aux armes et aux précurseurs explosifs.
Il n'en reste pas moins que le problème fondamental reste la motivation des gens à commettre des attentats.
Le seul acte durable sur lequel on peut travailler, c'est réduire le nombre de personnes sensibles à ce type d'idées et à la transformation de ces idées en actes.
Il faut agir sur les causes profondes. Il faut travailler sur tous les ferments qui renvoient à une panoplie de domaines politiques sur lesquels on peut agir : la question du culte musulman et la place de la religion en règle générale, mais c'est la surface du problème. Il faut se demander pourquoi des gens adhèrent à ces thèses-là . Cela pose la question de la construction de l'identité des ados et des adulescents, de la perception d'un avenir. Il faut œuvrer à la réduction de la fracture et de la distance sociales qui se créent.

On doit aussi considérer qu'il y une forme d'effet de mode. Il faut qu'il s’essouffle un peu. Nous devons accepter de travailler à moyen et long terme pour réduire ces germes qui rencontrent un catalyseur. C'est-à-dire cette propagande, ce message qui va au-delà de ''Ils sont méchants avec nous, on est malheureux'' mais s'appuie sur des peurs et des représentations tronquées. Il faut s'y attaquer le plus en amont possible. Cela prendra énormément de temps.

Il y a 99,9 % des gens ont trouvé horrible ce qui s'est passé à Manchester, mais 0,1 % des gens ont trouvé cela fantastique. C'est le jeu de la propagande terroriste : terroriser ceux qui ne sont pas avec toi, renforcer ceux qui sont avec toi. Il faut ramener ce 0,1 % à 0,01 %, puis à 0,001 % et ainsi de suite.
Le problème est qu'on est dans une caisse de résonance mondiale, dans un monde ouvert et que cela fait quand même beaucoup de personnes.