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Les Vingt-huit ont trouvé, au finish, un compromis sur les demandes du Premier ministre britannique de renégocier la relation de son pays à l'Union. Le Belge Charles Michel s'est montré très offensif pour défendre l'intégration européenne. La veille, le débat sur la migration a également été très animé.

Avant même l’entame du sommet européen, il est évident que la renégociation, ô combien complexe, de la relation du Royaume-Uni à l’Union européenne, ne se réglera pas en deux coups de cuillère à pot. D’autant que le Premier ministre britannique David Cameron a débarqué à Bruxelles, jeudi vers 14 heures, en modefight. Ses principales exigences sont connues : la limitation de l’accès aux prestations sociales britanniques aux ressortissants européens; un droit de regard, si possible de veto, sur les affaires de la zone euro et préserver autant que se peut la City de la réglementation financière européenne et, last but not least, la remise en cause du principe de l’"union toujours plus étroite" inscrit dans l’article 1 des traités européens. Toutes posent, à des degrés divers, des problèmes aux autres Etats.

Mais autant que la satisfaction de ces demandes, il importe au leader conservateur d’apparaître aux yeux de l’opinion britannique comme celui qui a versé jusqu’à la dernière goutte de sang (c’est une image) pour obtenir "un accord qui est bon pour le Royaume-Uni". Sauf que ce qui est jugé bon par Londres ne l’est pas nécessairement pour l’Europe, rappellent en creux les pairs de M. Cameron, en pénétrant dans l’austère Juste Lipse, où se tiennent les débats. Chacun s’échine à répéter que c’est l’intérêt de tous, M. Cameron compris, de conserver le Royaume-Uni dans l’Union…"à condition que les conditions soient réunies", insiste le président français François Hollande; "pas à n’importe quel prix", souligne à peu près tout le monde.

Le président du Conseil européen et "facilitateur en chef", Donald Tusk, plante le tableau. "Nous sommes au milieu d’une négociation très difficile et très sensible. Une chose est claire : ça passe ou casse", déclare le Polonais, avant de recevoir David Cameron pour une énième et dernière consultation "bilatérale", avant le début de la réunion. Autrement dit : en cas d’échec, il n’y aura pas de sommet de rattrapage. Du haut de son expérience européenne, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaité résume : "Tout le monde fera sa crise, et puis nous aurons un accord". Mais quand ?

La gaffe de Mariano Rajoy

L’entrée des chefs dans la salle de réunion 50.1, au sommet du Juste Lipse a souvent des allures de retrouvailles des copains d’avant, où les uns prennent des nouvelles des autres et vice-versa. En oubliant, parfois, la présence des caméras et des micros. Comme le Premier ministre conservateur espagnol Mariano Rajoy qui confie à David Cameron la tenue d’élections anticipées le 26 juin, soit trois jours après la date supposée du référendum britannique… alors même que son rival socialiste, Pedro Sanchez, est toujours en train de former une coalition qu’il doit présenter début mars.

La réunion démarre par une première session "Brexit", pardon #UkinEU, comme le veut le hashtag optimiste du compte Twitter du Conseil européen. David Cameron est assis à table entre le Maltais Robert Muscat et l’Estonien Taavi Roivas - les chefs de gouvernement des deux pays qui présideront le Conseil de l’UE avant et après le Royaume-Uni en 2017-2018. Enfin… s’il fait toujours partie de l’Union. David Cameron se situe à l’exact opposé du Premier ministre belge Charles Michel, prêt, lui, à se battre pour qu’on ne détourne pas l’interprétation de la formule "Union toujours plus étroite" - qui signifie, à terme, l’intégration politique, aux yeux des Belges - en langage juridique abscons pour la vider de sa substance.

Long et âpre débat sur la crise migratoire

La fin du premier round intervient vers 20h00. La discussion au dîner - Imparfait d’avocat aux crevettes; dos de cabillaud, émulsion de bière blanche, duo de pommes de terre; mousse légère à la mangue et ananas caramélisé - est consacrée à la crise migratoire. Âpre, elle va s’étendre pendant jusqu’à deux heures du matin (voir page suivante). Comme si l’actualité se chargeait de rappeler aux Vingt-huit ce que sont les vraies priorités du moment.

Pour les correspondants européens, présents en masse dans l’atrium du Juste Lipse, transformé en gigantesque salle de rédaction, l’heure est au dilemme. Rester - mais jusqu’à quelle heure ? - pour attendre la fin de la première soirée ou préserver ses forces pour la journée du lendemain, qui s’annonce pas piquée des hannetons. Dès qu’un diplomate descend dans l’atrium, les journalistes se ruent sur lui pour avoir des nouvelles de "là-haut". Parfois certains se rendent compte, après avoir tendu l’oreille pour essayer de capter quelque chose, que le briefing se donne dans une langue inconnue d’eux. Au hasard : en polonais.

Vers 2 h30, le président Tusk, et celui de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, descendent en salle de presse pour faire le point sur la crise migratoire et s’en vont sans attendre les questions pour une rencontre trilatérale avec David Cameron…

"Comme dans Mission impossible"

Le Premier ministre belge Charles Michel, lui, a pris l’initiative, assez inédite, d’aller briefer la presse belge, non dans la salle "nationale" prévue à cet effet, mais dans l’atrium. "C’est en off", prend-il le soin de préciser. Pour la confidentialité - était-ce vraiment le but recherché ? - on repassera. Le Premier est rapidement entouré par une nuée de journalistes armés de carnets et d’enregistreurs. Il faut dire que le Wavrien est un des hommes à suivre lors de ce sommet. La traditionnellement consensuelle Belgique a en effet adopté une posture offensive. C’est elle qui pousse pour que l’accord comprenne une "clause d’autodestruction". "Comme dans "Mission Impossible", précise Charles Michel. En vertu de cette clause, tout ce qui a été négocié sera caduc si le Royaume-Uni quitte l’Union et ne pourra pas être utilisé par un autre Etat membre auquel la foucade britannique aurait donné des idées, ni par Londres pour une éventuelle nouvelle négociation.

Le Belge prend congé. Il est aussi convié à une séance de "confessionnal" avec Donald Tusk, Jean-Claude Juncker et David Cameron. Doivent aussi y passer le président français Hollande, qui ne veut pas de traitement de faveur pour la City, et le Tchèque Sobotka.

Comme il est acquis que la nuit sera courte, il est annoncé que l’"English breakfast" des chefs d’Etat et de gouvernement programmé vendredi matin se transformera en brunch, lors duquel sera présentée une seconde version du texte de compromis sur laquelle travaillent les "sherpas" des délégations et des institutions.

Le breakfast de 21h30, les frites de Merkel,

Vendredi, vers 11h30, David Cameron indique à la presse qu’il est resté "debout jusqu’à 5 heures du matin". Manière de signifier : "Allô, Londres, message reçu ? Je me bats !" La déclaration suscite un tweet ironique d’un confrère français. "On voit que monsieur n’est pas dans la zone euro", gazouille-t-il, faisant référence au sommet et à l’Eurogroupe marathon des dernières années et au brûlant "été grec" de 2015."Je pense qu’il y aura un accord", avance l’Estonien, Taavi Roivas. Car"si le Royaume-Uni quitte l’Union, nous aurons tous perdu". Charles Michel, lui, n’a pas baissé la garde : "Il n’y aura pas de deuxième chance, c’est maintenant ou jamais".

La règle dans les négociations européennes, c'est qu'un débat sur un sujet peut en rouvrir un autre. Le Premier ministre grec Axis Tsipras indique qu'il est prêt à faire preuve de bonne volonté pour qu'on trouve un accord sur le Royaume-Uni, à condition d'obtenir, lui aussi, un soutien de ses partenaires pour la crise de l'asile et la mise en œuvre effective du plan de relocalisation des réfugiés.

La journée repart sur le mode des négociations bilatérales. Les progrès sont lents. Très lents. Tellement lents que le brunch est annoncé lunch. Puis "repas", puis "dîner". Puis en "dîner tardif". Dans le jargon des diplomates, cela pourrait être un sommet "à trois chemises". Selon la presse britannique, David Cameron n’exclut pas de rester "jusqu’à dimanche". Vers 16h30, il suggéré aux délégations de réserver une nuit supplémentaire à l’hôtel, au cas où. De son côté, Charles Michel, qui a apprécié son "bain de foule médiatique" de la veille, remet le couvert, avec plus de succès encore.

Une porte-parole de la délégation britannique descend dans l'atrium pour donner un éclairage sur l'avancée des débats : "Il y a encore un certain nombre de problèmes importants qui doivent être réglées" à la foule des correspondants qui l'entourent.

Avec ce repas qui n’en finit pas de ne pas commencer, la chancelière allemande Angela Merkel commence à avoir un petit creux. Qu’elle descend combler, en toute simplicité, mais avec ses gardes corps quand même à la célèbre friterie de la place Jourdan toute proche. "Nous n’avons rien mangé de toute la journée. Nous avons cherché dans l’immeuble qui abrite le Conseil, et n’avons rien trouvé d’approprié. Il n’y a pas beaucoup de choix par ici", justifie la délégation allemande.

Pendant ce temps, le président Hollande s’offre un passage sur les ondes de France Inter. "Je fais ce qu'il faut pour maintenir le Royaume-Uni dans l'Europe", déclare-t-il dans l'interview en direct qu'il accorde à Nicolas Demorand, en plein sommet. Mais qu'on se le redise : il ne laissera pas David Cameron repartir à Londres le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière : "La Grande-Bretagne voudrait avoir un statut un peu particulier (en ce qui concerne la réglementation financière, NdlR) . Je ne peux pas l’accepter, cela voudrait dire que les banques françaises ou d’autres nationalités européennes n’auraient pas les mêmes contraintes ou facilités que d’autres établissements financiers au prétexte qu’ils sont à Londres". Et de un. "La Grande-Bretagne ne peut pas avoir un droit de veto sur ce que nous faisons dans la zone euro, premier point, c’est acquis".

Ensemble, ou séparément, le tandem des présidents du Conseil européen et de la Commission, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker, et le Premier ministre Cameron ont multiplié les conciliabules durant la journée, et la soirée: avec le président Hollande; avec le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, dont le pays préside actuellement le Conseil des ministres de l'Union; avec le président du Conseil italien Matteo Renzi; le Danois Premier ministre danois Rasmussen; ceux des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie), dont les ressortissants seront directement visés par la demande britannique de limiter l'accès aux prestations sociales des "continentaux" qui travaillent au Royaume-Uni; les "sherpas" du Parlement européen...

A présent que les positions se sont suffisamment rapprochées, le dîner peut, enfin, commencer vers 21h30 - Corolle d’artichaut, fromage de chèvre et roquette, Filet de veau, jus à l’estragon, tombée d’épinard et polenta; Bavarois au fruit de la passion.

Un accord qui laisse un goût amer

Vers 22 heures, une source européenne indique que cette fois, ça y est, presque. A force de persévérance et de bilatérales, les présidents Tusk et Juncker ont dénoué tous les points de frictions. "Tout est là", précise la même source . "Nous avons un texte propre qui tient compte de toutes les sensibilités et nous espérons qu’il sera approuvé lors du dîner" . La Lituanienne Grybauskaité est la première des Vingt-huit à annoncer le deal, qui pour être officialisé, doit encore être validé... par le Parlement suédois, auquel il a été envoyé.

A 22h30, le président Tusk confirme, via Twitter, que l’accord (lire page suivante) a reçu "un soutien unanime" des Vingt-huit. Une plume au chapeau du Polonais, qui reconnaît que "durant de longues et souvent brûlantes discussions', les dirigeants "ont marchandé les détails les plus insignifiants" et admet que ce n'était peut-être pas beau à voir. Toutefois, que l’on discute ou pas de la pertinence de cette négociation, cela n’a pas été une mince prouesse de faire rentrer un œuf dans une bouteille sans le casser. Cet accord est légalement contraignant et irréversible (en cas et uniquement en cas de maintien du Royaume-Uni dans l'Union,) précise le président du Conseil européen.

Au cours de la conférence de presse qu'il donne à l'issue du sommet, peu avant minuit, David Cameron se félicite donc de ce qu’il a obtenu et annonce qu'il recommandera à ses concitoyens de voter pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne, lors du référendum qu'organisera son gouvernement. "J'ai négocié un accord qui donne au Royaume-Uni un statut spécial dans l'Union européenne", déclare-t-il, insistant sur le fait que son pays ne rejoindra jamais la zone euro et ne fera jamais partie d'un "super-Etat européen".

Les autres chefs d'Etat et de gouvernement tentent, tant bien que mal, de défendre l'accord et de vanter le succès de leur ligne de défense. Cet accord est "la meilleure solution possible" pour éviter un Brexit, affirme Charles Michel, louant par ailleurs le travail de la diplomatie belge, qui bataillé pour qu'il reste écrit noir sur blanc que l'intégration politique reste l'objectif des Etats membres qui le souhaitent. Angela Merkel évoque "un compromis équitable". Le Français François Hollande dissimule difficilement le mal qu'il pense de la façon l'approche britannique de la question européenne : "Il ne faut pas donner le sentiment que l'Europe c'est un self-service où l'on vient prendre ce que l'on veut" . Le président français repousse l'argument selon lequel ce sommet aurait fait un gagnant, et des perdants. "La victoire, ce sera au (référendum) du mois de juin pour savoir si les Britanniques veulent rester ou pas dans l'Union".

Ce qui est certain, c'est que les relations entre David Cameron et les autres dirigeants européens se sont singulièrement tendues, et aigries. "Je n'aime pas Bruxelles, j'aime la Grande-Bretagne", a lancé le Premier ministre britannique, en quittant la capitale européenne. Donald Tusk a répliqué, lors de la conférence de presse des deux présidents, qu'il "aime la Grande-Bretagne et Bruxelles". Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a affirmé, lui, aimer "Bruxelles plus que tout autre endroit en Europe". Suivez son regard…

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