Rencontre

La première réalisation avec laquelle le public se trouve confronté est une œuvre d’une des figures de proue de l’art vidéo, l’Américain Gary Hill, qui a choisi ce moyen d’expression voici plus de 35 ans. Son travail est un des plus novateurs qui soient. L’artiste ne s’est pas seulement attaché à se servir d’un moyen technologique. Il s’est littéralement emparé de l’outil afin de le sortir de sa fonction initiale afin qu’il devienne élément d’un langage de plus en plus complexe. Ce type d’utilisation l’a conduit assez rapidement à réaliser des installations complexes. Gary Hill s’est positionné hors de la définition habituelle de l’art vidéo. Il parle de sa démarche et de "Viewer", une vidéo réalisée en 1986 et sélectionnée par les organisateurs de "L’Amérique, c’est aussi notre histoire".

"Au début de ma carrière j’ai travaillé en tant que sculpteur, réalisant des œuvres en acier. Puis, dans les années septante, j’ai commencé à utiliser la caméra vidéo et à me rendre compte du potentiel de l’image ainsi générée, mais la performance et l’art vidéo tels qu’on les nomme généralement sont, de mon point de vue avant tout des formes d’expression basées sur le concept et non sur une technique ou une technologie qui la définirait. Ce qui importe ce n’est pas l’outil mais le contenu, les idées nouvelles qu’il permet de transmettre. Dans ce type de réalisation ce n’est donc pas l’image en soi qui prime mais ce qu’elle véhicule. Je ne me définis donc pas comme vidéaste, mais comme artiste plasticien conceptuel."

L’art vidéo ne serait donc pas une forme de langage spécifique par rapport, par exemple, à la photographie, au cinéma, à la performance filmée, voire à certaines formes de publicités ?Je me refuse à considérer la vidéo dans une spécificité car cela limiterait son utilisation. Je considère au contraire qu’elle peut englober les ressources d’autres formes d’expressions comme la photo ou le cinéma. Les nouveaux médias, la vidéo, les ordinateurs, n’offrent pas d’idée nouvelle en soi mais une multitude infinie de possibilités dont on peut se servir. Vos réalisations incluent volontiers le corps humain, le son, la voix, les textes, les images, soit un ensemble de composantes assez complexes. Quels rapports souhaitez-vous établir de la sorte ?

Tout cela constitue simplement ce qui est commun à tout le monde et l’association de ces éléments courants aboutit à ce que le medium produise finalement le message de lui-même. Je pose des gestes qui créent l’œuvre et je le fais sciemment de manière à ce que l’on comprenne sans qu’une explication soit nécessaire.

“Viewer” ouvre cette expo consacrée aux rapports Europe/Etats-Unis. Elle constitue le premier contact du public avec cette thématique. Cette image est-elle emblématique ?

L’œuvre date de 1996 et le sens qu’on lui donne aujourd’hui s’est sans doute modifié avec le temps car la situation n’était pas si évidente à l’époque. Il existe dans le quartier où je vis à Seattle une maison de personnes pauvres, sans travail, qui attendent que l’on vienne les embaucher à la journée. La plupart sont des Hispaniques. Ils attendent pendant des heures. Ce sont eux que j’ai filmés. Je vis quotidiennement avec cette vision.

La question du regard est importante dans cette œuvre.

La notion du regard est généralement très importante en vidéo, c’est même l’une des données essentielles car elle comprend l’idée de voir et celle d’être vu, mais pas du tout comme dans un miroir et l’intervention de la troisième personne, le spectateur, complète ce moment du regard qui forme comme une relation en boucle. Dans ce cas ci, il est évidemment question de l’immigration aux Etats-Unis beaucoup plus sensible qu’il y a quinze ans ! Cette question est dans tous les esprits. Bien sûr les gens sont vrais et présents physiquement, mais ils représentent aussi des problématiques nouvelles autres que le chômage, il y a la perméabilité des frontières, la politique face au passage des drogues