Correspondante à Strasbourg

Rarement, le Parlement européen aura marqué une fracture idéologique de manière aussi franche que ce mercredi après-midi à Strasbourg, lors du débat sur la nouvelle constitution hongroise entrée en vigueur le 1er janvier.

Celle-ci agite les esprits depuis son élaboration en avril et a amené la Commission a annoncer dès mardi l’ouverture de trois procédures d’infraction à l’encontre de Budapest. Sont concernées la réforme de la Banque centrale dont l’indépendance ne semble plus garantie, celle de la justice et celle de l’autorité de protection des données.

Fait exceptionnel - une première en fait -, Viktor Orbán, premier ministre hongrois, a demandé à être entendu par les eurodéputés lors du débat concernant son pays. Requête acceptée par l’actuelle présidence danoise de l’Union, par Martin Schulz, président fraîchement élu du Parlement européen et par les leaders des différents groupes politiques.

On attendait un Orbán arrogant, voire agressif, on a eu droit à un homme heureux de parler dans "un parlement", c’est-à-dire "au cœur d’une démocratie" et déroulant le "processus de renouvellement nécessaire et urgent entamé en 2010, à la veille d’un effondrement économique" alors que la Hongrie était "le dernier pays à modifier sa constitution après la chute de l’Union soviétique".

"Les problèmes soulevés par la Commission pourront facilement être résolus", a-t-il dit, d’autant plus que "les objections concernent les dispositions transitoires et qu’aucun article de la nouvelle Constitution n’a été remis en question".

Patte blanche et ton modéré, Viktor Orbán a confirmé la teneur de la longue réponse adressée à l’annonce de la Commission avant de terminer par une adresse au Parlement : "Soutenez l’effort de la Hongrie pour se transformer".

On n’attendait aucune riposte frontale de la part de l’orateur suivant, Joseph Daul, président du Parti populaire européen (PPE, conservateurs) dont est membre le Fidesz, parti de Viktor Orbán et c’est bien ce qui se passa avant que n’intervienne le chef de file des socialistes, Hannes Swoboda, nettement plus incisif, "déçu par Joseph Daul" et lui demandant de "faire quelque chose", de dire à Orbán "ce qui est juste et injuste dans sa politique".

Montée au créneau du libéral Guy Verhofstadt ensuite avant que ne déboule dans l’arène un Daniel Cohn-Bendit des grands jours. Pointant les propos de Daul qui avait stigmatisé la "constitution stalinienne" remplacée par la nouvelle, il a lourdement ironisé sur une Union européenne ayant dès lors intégré en 2005 un pays aussi peu démocratique et déclaré tout de go au premier ministre hongrois que certes il se renouvelait mais "qu’il allait dans la direction des Chavez, Castro et de tous les régimes autoritaires de ce bas monde".

Le débat qui suivit fut à l’image de ces premiers échanges. Le PPE en rang serré derrière les propos modérés - voire lénifiants - de son chef, la gauche dans son ensemble et les libéraux à l’offensive. Du côté des eurodéputés hongrois, une indignation certaine était perceptible du côté des conservateurs alors que le socialiste Csaba Sandor Tabadji avouait ressentir "un mauvais sentiment du débat". "Le gouvernement Orbán mérite la critique, a-t-il dit, mais tout cela jette des ombres sur mon pays. Il est exagéré de comparer Orbán à Chavez ou à Castro. Ce n’est pas un dictateur même s’il n’est pas tout à fait un démocrate. L’Union européenne ne doit pas imposer son point de vue. Nous sommes l’Union européenne. Dans chaque famille, il y a des membres qui parfois font des écarts et il faut les rappeler à l’ordre. La Hongrie a tout intérêt à devenir un véritable Etat de droit où prévaut la liberté de la presse."

Des propos qui recoupent ceux du Belge Philippe Lamberts (verts). A la veille du débat, il préconisait "d’éviter le bazooka" et de "tomber à bras raccourcis sur Orbán" pour leur préférer "des pressions internes au PPE". "La grosse musculation n’est pas la bonne idée, elle renforcera Orbán."

L’audition strasbourgeoise de ce mercredi aura en tout cas fait la une d’une presse étroitement liée au pouvoir en Hongrie. Reste à voir comment les Hongrois ressentiront les propos des uns et des autres.