La tragédie d’Aurora pose une nouvelle fois la question de l’influence néfaste des médias de masse sur les auteurs de tels massacres. Aux Etats-Unis, particulièrement, la musique (rap et hevay metal en tête) et le cinéma (horreur, thriller) sont régulièrement stigmatisés, a fortiori lorsque les événements sont directement liés à la sortie d’une œuvre ou que l’auteur s’en revendique. L’amalgame s’est rapidement imposé entre le film "The Dark Knight Rises" de Christopher Nolan et la tuerie d’Aurora : sur les chaînes américaines, les breaking news étaient intitulés "Dark Knight Rises Massacre" ou "Batman Shooter", avant même que, comme l’a souligné le critique de cinéma américain Dan Hines, on ne connaisse les motivations réelles du tueur.

Le fait est que l’univers du Batman est particulièrement sombre, dans les bandes dessinées mais, surtout, dans les films et particulièrement dans les trois adaptations cinématographiques signées par Christopher Nolan. Cela est inhérent à la nature du personnage (devenu un vengeur masqué après avoir été témoin, enfant, du meurtre de ses parents). Les personnages de justiciers font partie intégrante de la culture populaire américaine où le droit des citoyens à se défendre eux-mêmes est inscrit dans la Constitution et revient régulièrement dans le débat public, avec son corollaire : l’accès libre aux armes.

Reflétant cette réalité, le cinéma américain s’expose à la polémique quand celle-ci revient faire écho aux films. En 1981, John Hinkcley Jr, auteur de la tentative d’assassinat contre le président Ronald Reagan, avait envoyé des lettres d’amour à Jodie Foster, l’enfant-star de "Taxi Driver". Dans ce film réalisé en 1976 par Martin Scorsese, Robert de Niro incarnait un chauffeur de taxi à la dérive qui, après avoir été rejeté par une femme, tentait d’assassiner un candidat à la présidence. Scorsese et son scénariste Paul Schrader s’étaient eux-mêmes inspiré librement de l’attentat manqué contre le sénateur George Wallace, candidat aux primaires démocrates en 1972.

Après la fusillade sanglante de 1999, à Columbine (situé à quelque 30 km d’Aurora), où deux adolescents tuèrent treize personnes et en blessèrent vingt et une autres, on avait pointé l’attrait des auteurs pour les jeux vidéo de tir, la trilogie des films "Matrix" et la musique de Marilyn Manson. Là encore, le drame avait inspiré par effet de retour le cinéma, notamment le film "Elephant" de Gus Van Sant, Palme d’or à Cannes en 2003.

Ironie du sort, la projection de "The Dark Knight Rises" était précédée vendredi de la bande-annonce de "The Gangster Squad" (centré sur le mafioso Mickey Cohen, avec Sean Penn et Ryan Gosling) où l’on voit une scène de fusillade dans une salle de cinéma. Le studio Warner (qui a produit les deux films) a annulé en catastrophe la diffusion de cette bande promotionnelle. "Gangster Squad" pourrait être remonté pour retirer la scène incriminée. Sa sortie (prévue en septembre aux Etats-Unis) pourrait aussi être repoussée. Preuve qu’indépendamment de l’impact réel ou supposé des films sur les déséquilibrés, les cadres des studios sont sensibles à l’émotion populaire.