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ENTRETIEN

Ancien secrétaire général de l'Otan, Willy Claes fut aussi chef de la diplomatie belge de 1992 à 1994 dans le gouvernement Dehaene. Le socialiste flamand a, à plusieurs reprises, côtoyé Slobodan Milosevic.

Quel genre d'homme était Slobodan Milosevic?

A première vue, il était un homme assez brutal. Mais quand on avait des contacts personnels avec lui, il était charmeur, ayant même le sens de l'humour. Je l'ai rencontré personnellement à de nombreuses reprises et, quand on y regardait de plus près, Slobodan Milosevic était un homme qui aimait exagérément le pouvoir.

Etait-ce un fin tacticien?

Sans aucun doute: c'est un homme qui a joué avec l'Occident, non seulement avec les ministres européens mais aussi avec l'ambassadeur américain Holbrooke. Il faut quand même souligner qu'il a longtemps été traité comme un chef d'Etat respectable, il en usait et flirtait avec les lignes.

A-t-il agi par ambition personnelle?

Oui. Sans aucun scrupule, il a utilisé tous les moyens pour enflammer la passion ethnique et nationaliste, instrumentalisant cette carte à des fins personnelles. Mais d'autre part, il y avait cet élément, assez sincère je crois, de maintenir une fédération yougoslave. Il se présentait comme le protecteur de l'héritage de Tito.

Comment se déroulaient les réunions avec les leaders croates ou musulmans?

Ils se détestaient et ne savaient pas se parler, il fallait vraiment des médiateurs américains ou européens pour entamer un début de dialogue. C'était des ennemis jurés...

En 1993, vous avez été à Belgrade au nom de la présidence européenne...

Et cela s'est très mal passé dans la mesure où Milosevic n'était pas là: on m'a raconté qu'il était parti pour Malte. La vérité, c'est qu'il ne voulait pas me rencontrer; il n'avait pas envie de faire la moindre concession. Il s'agissait d'une énième tentative d'armistice...

Les frappes de l'Otan, en 1995 contre Belgrade, ont-elles été un pivot de la guerre?

Grâce à l'intervention de l'Otan, nous avons pu obliger les différents acteurs, et surtout les Milosevic, Karadzic et Mladic, à se déplacer vers Dayton et à accepter un accord. On est tout de même parvenus à faire taire les armes, ce qui est considérable.

N'ont-elles pas été décidées trop tard?

Je crois qu'on aurait dû intervenir beaucoup plus tôt! Soyons francs: la division au sein de la Communauté européenne a ralenti les choses. Et ensuite, comme militairement les Européens n'étaient pas assez forts que pour planifier une opération de rétablissement de la paix, il fallait convaincre les Américains. Or là, à douze mois des élections présidentielles, les Républicains n'en voulaient pas et le président Clinton me renvoyait vers le Congrès...

Milosevic s'est posé en victime des bombardements pour fédérer autour de lui?

Il y a eu deux phases. La première a précédé les accords de Dayton. Très vite, Milosevic est parvenu à convaincre la bande des Karadzic et consorts d'accepter le dialogue. Ensuite, quand Milosevic a repris la lutte pour le Kosovo, on l'a drôlement sous-estimé sur le plan militaire: personne ne s'imaginait qu'il allait obliger les Kosovars à s'en aller.

Regrettez-vous sa mort?

On n'aura pas l'occasion de finaliser le procès et de clairement indiquer les responsabilités de Milosevic. Des responsabilités qui, sans l'ombre d'un doute, sont écrasantes.

© La Libre Belgique 2006