Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel

Aujourd’hui à Paris défile la maison Chanel, sous l’égide de Karl Lagerfeld. L’aura de Gabrielle Chanel, fondatrice de la marque, continue à remplir les murs de la rue Cambon. Ce qu’elle a été demeure une inspiration pour la maison aux deux C entrelacés. Visite guidée en privé.

Appartement de Gabrielle Chanel de la rue Cambon a Paris
Appartement de Gabrielle Chanel de la rue Cambon a Paris ©Johanna de Tessieres
Récit Aurore Vaucelle Photographie Johanna de Tessières Envoyées spéciales à Paris

Aujourd’hui à Paris défile la maison Chanel, sous l’égide de Karl Lagerfeld. L’aura de Gabrielle Chanel, fondatrice de la marque, continue à remplir les murs de la rue Cambon. Ce qu’elle a été demeure une inspiration pour la maison aux deux C entrelacés. Visite guidée en privé.

Une petite demoiselle, toute frêle, attend son père Albert Chasnel sous les colonnes sombres du cloître de l’abbaye d’Aubazine. Mais son père ne viendra pas la chercher ce dimanche-là non plus. ll l’a un peu abandonnée… En tout cas, il n’avait pas envie de s’occuper d’elle, ni de ses deux sœurs Julia et Antoinette, au décès de la mère. Qu’à cela ne tienne, elle fera pourtant du nom de l’absent son succès personnel, modifiant quelque peu son orthographe cependant. Le nom devient sien et, avec lui, un sacré destin.

Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Stills Gamma


Au 31 de la rue Cambon

Alors que nous nous baladons sur la moelleuse moquette de la rue Cambon, la personne de Gabrielle Chanel s’incarne enfin à nos yeux. La femme au triptyque tailleur/chapeau/sautoirs, dont on connaît la silhouette sèche et les épaules pointues, nous apparaissait jusque-là tel un mythe mal identifié. La visite de ses appartements dans les hauteurs "cambonesques" personnifie le nom célèbre, éclairant même les gimmicks esthétiques défendus par la maison de mode, devenue entre-temps internationalement connue et convoitée.

Le voyage dans le temps débute dans les salons haute couture du premier étage. En noir et beige, de pied en cap. Tel que l’a voulu Lagerfeld. Tel que Chanel elle-même voyait le monde. Est-ce son enfance dans ce monastère cistercien perdu dans les terres de France isolées qui explique ce regard binaire, rigoureux ? La vie en couleurs, ce n’est pas tout à fait ce que la jeune femme a connu dans sa jeunesse. Elle chante dans un tripot une p’tite chanson appelée "Coco", ce qui donnera lieu à ce surnom devenu un emblème pour les oiseaux de mode.

Cette fameuse Coco, qui disait à qui voulait l’entendre que, si la mode se démode, le style, lui, ne se fait pas la malle… Et parce qu’elle visait haut, elle décida donc d’inventer un style, ce qui serait plus efficace : elle ne se trompa pas à ce sujet-là.


Initiatrice d’une nouvelle élégance pour la bourgeoisie

Dans sa jeunesse cavalière émérite, elle fréquente les courses avec son ami-amant Etienne Balsan. C’est là qu’elle scrute avec acuité les toilettes des femmes de son temps et, effarée de la mode du début du XXe qui a le don d’en faire trop, elle imagine des petits chapeaux qu’elle commence à vendre à Paris, à Deauville (1913) puis à Biarritz (1915). A Deauville, en regardant la plage, elle invente le beige comme couleur de la bourgeoisie qui sait se tenir, et lance un goût nouveau pour l’élégance maîtrisée.

Dès 1930, elle a déjà cinq immeubles dans la fameuse rue Cambon - où nous nous trouvons. A cette époque, 4 000 personnes travaillent pour elle - et ce jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, qui voit la maison fermer. Elle fait alors une présentation pour ses grandes acheteuses, tous les jours, à 15h30 pétantes, durant laquelle ses mannequins modèles descendent le fameux escalier miroité - est-ce cette image qui a inspiré Marcel Duchamp quand il a peint son très fragmenté "Nu descendant l’escalier" ? Quoi qu’il en soit, c’est à travers ce miroir que Coco C. observe sa propre réussite sociale, soit sa capacité à faire légitimer par la bonne société cette élégance qu’elle a inventée.

Prenons l’escalier mythique

La porte de l’appartement poussée, et une fois salués les deux grands Maures amusés de l’entrée, on passe dans le salon baigné d’une lumière tamisée. Le décor varie du tout au tout : de l’ambiance Art déco des salons couture, on bascule dans une forme d’éclectisme stylistique - "baroque" est sans doute le mot. Les murs sont ici recouverts de grands paravents laqués dits Coromandel, couverts de toute une faune et une flore qui rappellent la maison Chanel, à commencer par ces camélias posés de-ci, de-là - la fleur Chanel, s’il en est. Coromandel, ça rime avec Chanel, c’est amusant… La légende raconte que Gabrielle, une fois qu’elle eut dégoté ces antiquités datant des XVIIe et XVIIIe siècles, ne se gênait pas pour les démonter et en faire des tapisseries. Le salon de Gabrielle Chanel dit bien des choses à la fois sur la donzelle et la maison. D’abord ce grand canapé, où Jeanne Moreau, Romy Schneider, ou la reine d’Angleterre se sont assises, en mondaines invitées. Amusant comme le motif des coussins matelassés rappelle les sacs que la maison vend désormais comme des petits pains.

Une symbolique personnelle, muée en style universel

Sur la table, on est avide de tous les objets. Dont cette petite cage à oiseau, offerte à Mademoiselle par une ouvrière des ateliers. En 1983, en prémices du lancement du parfum Coco, Jean-Paul Goude voit cet objet sur la table basse, il imagine par la suite la cage dans laquelle il fait se balancer Vanessa - le petit oiseau - Paradis, qui joue le Coco de la pub Chanel parfum.

Tout à côté, une boule de cristal, pour les bonnes ondes à capter, ou encore cet astrolabe lustré qui nous rappelle comme le ciel, avec ou sans C majuscule d’ailleurs, a une grande importance pour Gabrielle. Ce n’est pas anodin si l’une des collections de joaillerie de la maison se nomme "constellation". Ce n’est pas non plus un hasard si l’on retrouve aussi souvent la symbolique du lion dans les défilés. On se rappelle ce lion gigantesque au défilé couture automne-hiver 2010… Le Grand Palais n’était plus qu’une petite cage in fine pour le grand félin doré. En fait, Coco C., née le 19 août, était lion et accordait une grande importance à son signe astrologique.

Jeune fille élevée dans le culte catholique cistercien, rigoriste et épuré, elle croit sans doute autant en sa bonne étoile qu’au divin ciel. Spirituelle en tout cas, Gabrielle l’est à sa manière, - les croix et l’habit dans sa forme monacale sont souvent cités dans ses collections de vêtements. Dans un coin de l’appartement, on apercevra de loin une Madone ceinte de cuir - une réminiscence des ceintures que Chanel décide d’ajouter à ses silhouettes féminines ?…

On s’émeut de sa superstition, de ces petits objets, concentrés d’histoire. Comme cette grenouille à la langue de cristal… Le morceau de cristal en question tomba du lustre du salon, le jour où le grand Hubert de Givenchy vint se cogner dedans, et faire tomber des morceaux. Parce que Mademoiselle n’aimait rien tant que les anecdotes, elle lui demanda donc de déposer la larme de cristal dans le bouche de l’animal… Histoire d’ajouter une histoire à une autre, comme celle de ces boîtes par paire - elle n’aime que la symétrie, des poches, des vases, des corps - sur lesquelles sont gravées les armes du duc de Westminster, son bel amour (déjà pris). Ce que recèlent ces boîtes ? L’intérieur est d’or. C’est ce qui plaît à Gabrielle, quand le luxe est présent mais pas ostentatoire. Une expression du luxe dont la maison Chanel cherche encore maintenant à se faire écho.


Visite guidée


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


Dans le petit bureau à l’arrière du salon de visite, une Vierge en pierre de Bourgogne, réminiscence de l’enfance religieuse de Gabrielle C. Des consoles en verre et métal très modernes pour l’époque, et signées Jean-Michel Frank, voisinent des “Coromandel” laqués, rappelant comme Coco Chanel privilégie une esthétique de mélanges.


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


L’escalier qui mène des salons haute couture à l’appartement privé de Gabrielle Chanel ; le photographe Robert Doisneau avait immortalisé Gabrielle, assise dans l’escalier, épiant son propre défilé.


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


Dans le grand salon, au dessus de la cheminée, un décor de théâtre ou de ballet... On sait que Coco Chanel a largement aidé Diaghilev pour monter les Ballets russes à son arrivée à Paris. On dit aussi qu'ils furent amants... Mais quelle est la part de fantasme? Au sol, un vase de blé: le blé est un symbole que Gabrielle affectionne, témoignage de l'humilité de son milieu d'origine.


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


L’un des deux Maures de l’entrée, statue en bois polychrome. A la fin de sa vie, Chanel, qui avait perdu beaucoup de ses proches, s’amusait à dire de ces deux-là qu’ils étaient ses amis : l’un la saluait à son entrée, l’autre lui souhaitait bonne nuit. C. C. ne manquait donc pas d’humour. C’est dans cette bergère que le photographe Horst la photographie en 1932 (cf. à gauche). Une bergère retrouvée par hasard par Karl Lagerfeld dans une vente aux enchères à Monte-Carlo.


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


Visite guidée dans les appartements de Coco Chanel
©Johanna de Tessières


La petite cage à coco, les dromadaires à l’arrière-plan – Chanel se considérait comme une nomade… Et puis, une boule de cristal, et les boîtes aux armes du beau duc de Westminster (damned, lui aussi était marié, comme son premier amour, Boy Capel).






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