2010, année de tous les dangers pour les primeurs de Bordeaux

Comme chaque année à la même époque, plus de 5 000 professionnels, importateurs et journalistes ont pris rendez-vous à Bordeaux la première semaine d’avril pour déguster en primeur le millésime 2010 annoncé à grands coups de tambour comme une nouvelle année du siècle.

Baudouin Havaux
2010, année de tous les dangers pour les primeurs de Bordeaux
©n.d.

Comme chaque année à la même époque, plus de 5 000 professionnels, importateurs et journalistes ont pris rendez-vous à Bordeaux la première semaine d’avril pour déguster en primeur le millésime 2010 annoncé à grands coups de tambour comme une nouvelle année du siècle (une de plus) supérieure au déjà fameux "millésime du siècle" 2009. Après une semaine de dégustations marathonienne à travers toute la pyramide des différentes appellations bordelaises, situées des deux côtés de le Gironde, il reste en bouche l’amère impression d’avoir été enfumé par une pléiade de communiqués de presse élogieux, bien orchestrés par les instances syndicales, et relayés par les propriétaires soucieux de valoriser leur nouvelle récolte.

A ce stade d’évaluation du millésime 2010, toujours en phase d’élevage, il serait beaucoup trop audacieux de porter un jugement définitif uniquement sur base de dégustations d’échantillons prélevés sur cuve ou au fût, et assemblés (ou arrangés) pour l’occasion. En particulier cette année, à la sortie d’un hiver assez froid, les vins sont très fermés et assez instables, certains n’ont pas encore terminé leur malo, ce qui rend l’épreuve de dégustation encore plus périlleuse. Ces vins, non finis et loin d’être prêts à boire, ne servent aux négociants qu’à se faire une idée de ce que sera le millésime dont la commercialisation, selon une tradition depuis longtemps établie, débutera dans les prochaines semaines avec l’annonce des prix et la mise en vente des premières tranches des Grands Crus Classés. Même si les acheteurs en primeur sont obligés de prendre rapidement position sur des lots, sous peine de rentrer bredouille de leur campagne, il est encore plus téméraire de porter un verdict définitif sur chaque propriété prise individuellement. Tout au plus, on peut se forger une opinion sur la tendance du millésime pour chaque appellation.

En réalité, le succès du millésime 2010 doit être nuancé à plusieurs niveaux. En aucun cas, on ne peut comparer le millésime 2010 à son prédécesseur le 2009, et affirmer qu’il lui est supérieur. En 2009, l’ensemble de la production bordelaise était homogène et de fort belle facture, il était difficile de trouver de mauvais vins. En 2010, par contre, les réussites sont très inégales et la disparité entre les vins d’une même appellation est importante. Il faudra donc être très vigilant avant de se lancer tête baissée dans les achats en primeurs des 2010, et le croisement d’informations glanées auprès de revues spécialisées s’avère cette année plus utile que jamais.

L’origine de la plus grande disparité est à rechercher dans les cépages. Les cabernets sauvignon et franc, récoltés avec une bonne maturité phénolique et avec une meilleure acidité qu’en 2009, ont profité des conditions climatiques exceptionnelles. Ils sortent de loin les grands vainqueurs de la course à l’excellence, devant les merlots qui, souvent, paient le prix d’une surmaturité avec des degrés alcooliques excessifs et des arômes compotés. Globalement, la rive gauche (Médoc et Graves), dominée par les cabernets, jouit d’un avantage par rapport à la rive droite (Libournais) où règne le merlot. Il est frappant de constater que les propriétés de la rive droite - qui sortent le mieux leur épingle du jeu - sont celles qui sont complantées avec du cabernet sauvignon ou du cabernet franc.

Dame nature a également joué de mauvais tours à certains producteurs victimes de la sécheresse au cœur de l’été, qui a provoqué un stress hydrique au niveau de la plante et un blocage des maturations phénoliques sur les parcelles les plus chaudes et moins bien alimentées en eau. De plus, dans de nombreux crus modestes et prestigieux, le dégustateur est confronté à une attaque en bouche un peu verte, astringente, qui rappelle le poivron vert pas très mûr, qui s’explique par le fait que, dans certains cas, suite à une période de floraison anormalement longue qui s’est étalée sur trois semaines, la maturité des baies n’est pas homogène et les vendangeurs ont ramené dans leur panier des baies à maturité, et d’autres, non.

2010 est également l’année de tous les excès commis par les vignerons impatients qui n’ont pu attendre la maturité du raisin pour vendanger des raisins verts, et d’autres qui semblent avoir participé à une course aux degrés alcooliques. Devant cette vendange riche en tanin et en sucre, et équilibrée par une bonne acidité, beaucoup de viticulteurs ont succombé à la tentation de réaliser des vins supermusclés, et ont péché par excès par surextraction avec, au final, des vins durs, peu fruités, beaucoup trop astringents qui manquent de finesse. Il ne faut pas oublier le nerf de la guerre, le terroir et les moyens financiers, deux éléments souvent liés. Ce sont eux qui ont permis aux meilleurs des Grands Crus de réaliser de petites merveilles en 2010 sur les sols qui ont assuré une alimentation hydrique régulière durant l’été, qui ont pu réaliser des vendanges parcellaires, et même récolter par tries successives pour cueillir chaque baie à son point de maturité optimale. Dans ces cas, et seulement dans ces cas, on peut affirmer que la qualité du millésime 2010 a de forte chance de dépasser celle de 2009, parce qu’ils (les vins) présentent une meilleure structure, une meilleure acidité et beaucoup de fraîcheur.

En résumé, 2010 est l’année de tous les dangers où il faut naviguer entre les différents écueils pour sélectionner les vins équilibrés, bien mûrs, mais sans excès présentant de la fraîcheur. Alors, là, on peut s’attendre à de très grandes bouteilles qui dépasseront toute nos attentes.