Sexe et sexagénaires, c’est bien compatible !

Oui, il existe encore une vie amoureuse, sexuelle, désirante, épanouissante pour les seniors. Marie de Hennezel, psychologue, le clame dans son ouvrage "Sex & Sixty", un avenir pour l’intimité amoureuse. Rencontre.

Sexe et sexagénaires, c’est bien compatible !
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Laurence Dardenne

Oui, il existe encore une vie amoureuse, sexuelle, désirante, épanouissante pour les seniors. Marie de Hennezel, psychologue, le clame dans son ouvrage "Sex & Sixty", un avenir pour l’intimité amoureuse. Rencontre. Entretien Laurence Dardenne

"Les hommes et les femmes (NdlR : de 60 ans et plus) qui ont participé à mon enquête me l’ont affirmé : leur sexualité a changé , écrit Marie de Hennezel, auteur de "Sex & Sixty", un avenir pour l’intimité amoureuse (Ed. Robert Laffont/Versilio, 20,95 €) . Elle est devenue plus sensuelle, plus tendre et plus lente. Elle est devenue autre. Je ne suis pas en train de dire que les jeunes n’explorent pas cette voie très à la mode du ‘slow sex’, je dis que les seniors l’adoptent par la force des choses ."

Le sexe à partir d’un "certain âge", 60 ans en l’occurrence, est encore vraiment un sujet tabou ?

Je dirais plutôt que c’est un sujet qui met mal à l’aise, qui crée un malaise parce que la sexualité est associée, en Occident, à la jeunesse. Donc, imaginer que des personnes vieillissantes puissent continuer à éprouver du désir, à avoir une activité sexuelle, c’est quelque chose que les jeunes d’abord ont du mal à imaginer, et même que la société dans son ensemble a du mal à admettre. Ce qui est intéressant, c’est que la génération à laquelle j’appartiens, celle des "boomers" est une génération qui a fait la "révolution sexuelle" des années 70 et qui, certainement, entend encore faire bouger les choses maintenant.

Pourquoi ?

Parce que c’est une génération qui n’a pas du tout envie de subir le regard étriqué de la société sur elle. C’est une génération qui a décidé de vieillir le mieux possible. Une génération qui prend soin d’elle, de sa santé, de sa qualité de vie et de ses plaisirs. Une génération tonique, disponible, solidaire de ses enfants et de ses parents, généreuse et égoïste à la fois, animée par l’envie de voyager, d’apprendre, d’explorer des domaines nouveaux. Bref, une génération "désirante". C’est à elle et à tous ceux qui approchent la soixantaine que je m’adresse dans ce livre.

Pour vous, c’est un sujet qui ne devrait pas mettre mal à l’aise ?

Je pense que les personnes qui avancent en âge et qui restent désirantes et vivent de belles histoires d’amour sont tout à fait à l’aise avec ce qu’elles vivent. Néanmoins, elles sont conscientes du regard de la société et donc elles vivent cela de façon assez réservée et n’en font pas étalage. C’est vécu de manière discrète, voire secrète avec parfois le sentiment que ce n’est pas politiquement correct.

L’écart entre l’image véhiculée et la réalité vécue est-elle en cause ?

Oui, nous sommes certainement dans une société qui privilégie l’image. Une des conditions auxquelles les personnes qui avancent en âge s’autorisent à vivre leur désir et leur vie amoureuse, c’est justement qu’elles ont dans la perception d’elles-mêmes quelque chose qui a changé. On ne cherche plus à se rassurer dans le miroir ou dans le miroir des yeux d’autrui parce que l’on est passé à autre chose : de l’image à la perception. Cela montre que l’on se décolle de ce qui a été le primat de l’image. Il y a malheureusement une partie des personnes qui avancent en âge et qui ont le sentiment que, parce qu’elles ne correspondent plus vraiment aux critères de la beauté ou de ce que c’est d’être désirable, perdent l’estime d’elles-mêmes, la confiance en elles, et se freinent elles-mêmes. Alors que celles qui dépassent cela et cessent de se regarder, qui sont désirantes, demeurent désirables.

Vers 60 ans, on passe à une sexualité différente, plus lente… Pas "moins bien", peut-elle être "mieux" ?

J’ai en effet rencontré beaucoup de femmes et même d’hommes qui m’ont dit que c’était mieux. Il est vrai que cela suppose une certaine mutation car il faut se décoller du passé, ne pas chercher à reproduire ce que l’on a vécu plus jeune car, là, on est perdu. Si l’on reste dans la sexualité performante, c’est sûr, on est foutu ! Il faut renoncer à prendre comme référence le passé, s’abandonner à la relation, telle qu’elle est et faire confiance à ce que l’on sent.

Pourquoi certains disent-ils que c’est mieux ?

Parce que c’est global. La jeunesse arrive à dissocier le désir et la tendresse. Quand on avance en âge, on ne peut plus vraiment les dissocier. Si on vit quelque chose de l’ordre de l’intimité amoureuse avec quelqu’un, la tendresse fait partie du tout et on arrive à concilier des choses qui étaient difficilement conciliables plus tôt. S’il y a vraiment une relation intime amoureuse, il y a plus de communication, plus de dialogue, d’acceptation de soi, de l’autre… Le plaisir est global. Il ne peut pas y avoir vraiment de sexualité en avançant en âge s’il n’y a pas une bonne qualité relationnelle. Le lien doit être de qualité; il doit y avoir de l’émotion, de l’amour, de la tendresse… C’est un tout. Encore faut-il avoir cette disponibilité amoureuse, ce qui n’est pas toujours le cas pour tout le monde.

Le désir de faire l’amour est-il toujours forcément présent chez les seniors ?

Une récente étude de l’Institut du Bien Vieillir Korian, sur les rapports entre l’âge et le plaisir, montre que si 12 % seulement des plus de 65 ans disent que faire l’amour est pour eux une source de plaisir, 36 % aimeraient que ce le soit. Il y a donc un assez grand décalage entre ceux qui aimeraient garder une activité sexuelle à cet âge et ceux qui continuent à en avoir une, et à y trouver du plaisir. C’est à ceux-là que s’adresse mon livre. Ceux qui aimeraient mais qui ne peuvent pas : je me suis adressée à cette frange-là.

Quels sont les principaux freins à l’épanouissement sexuel au-delà d’un certain âge ?

Ils sont d’abord physiques, il est vrai. Il y a le vieillissement sexuel, qui est une réalité. Il y a aussi bien sûr des freins liés à l’environnement, à la solitude, au regard que notre société jeuniste porte sur cette question; le fait d’être trop sous l’emprise des normes occidentales : sexualité égale jeunesse et donc le sentiment que ce n’est plus de son âge. En Occident, on a en effet le sentiment que la sexualité appartient à la jeunesse et l’on a complètement gommé l’aspect de la sexualité consciente. En Orient, on considère que le rapprochement d’un homme et d’une femme dans une union des corps est une union qui est aussi sacrée, c’est-à-dire que l’on se rapproche du divin. On entre dans une communion spirituelle, dimension pratiquement absente en Occident, où l’on vise quelque chose et où l’on est en quelque sorte prisonnier des normes sexuelles. Je n’hésite pas à parler de véritable terrorisme. En Orient, on dit : "Il faut laisser faire les corps et les cœurs." C’est extrêmement libérant. Comme autre frein à l’épanouissement sexuel, il y a aussi la façon dont on s’estime soi-même : s’estime-t-on désirable à ses propres yeux et aux yeux de l’autre ? Il y a donc beaucoup de freins possibles, le plus important étant sans doute la solitude qui augmente avec l’âge.

Sont-ils nombreux à renoncer à une vie amoureuse et sexuelle ?

On estime que 70 % des Français de plus de 65 ans ont renoncé à consacrer de l’énergie à leur vie amoureuse ou sexuelle. Elle appartient à leur jeunesse ou à leur jeune maturité. Parmi eux, il faut distinguer ceux chez qui une lassitude s’est installée avec le temps de ceux qui sont tout simplement des "rassasiés" du sexe.

Vous avez aussi découvert ce que l’on mettait derrière l’expression "faire l’amour"…

En effet, si, pour les jeunes, cela recouvre des choses bien précises, lorsque l’on interroge les couples plus âgés, on s’aperçoit que c’est beaucoup plus large. Et l’expression "faire la tendresse" utilisée par les couples plus âgés traduit bien que ce sont des couples qui ont certainement fait beaucoup l’amour et qui, à un moment donné, arrivent à un stade où, pour eux, faire l’amour, c’est se prendre dans les bras, être dans une proximité charnelle et une connivence douce. On voit bien que l’expression s’élargit, en vieillissant.


La sexualité, selon les tranches d’âge

À Marie de Hennezel, nous avons demandé de répondre spontanément, en quelques mots, à cette question : "La sexualité, c’est…

…à 20 ans : "fougueux, passionné…"

…à 30 ans : "elle peut-être déjà un peu plus posée, mais elle est souvent très liée à un projet d’enfant, de famille et souffre parfois aussi du fait que c’est difficile de concilier une intimité au quotidien quand on est submergé par le travail, les enfants… Elle devient compliquée parfois."

à 40 ans : "elle peut devenir source d’inquiétude pour une femme : reste-t-on féminine ? Mais elle peut aussi commencer à être plus posée."

…à 50 ans : "elle est plus mûre."

…à 60 ans : "il y a comme une seconde adolescence, dans la mesure où il y a cette liberté qui arrive avec la retraite, cette disponibilité. Il y a un regain, mais c’est aussi un moment où les couples se remettent en question avec la mise à la retraite; il peut y avoir une crise. Mais il peut aussi y avoir un second souffle lié à ce changement de vie."

à 70 ans : "pour ceux qui sont encore dans la trajectoire de la relation amoureuse, désirante, cela peut vraiment être l’embellie de l’âge parce que si, à 70 ans, il peut y avoir une relation amoureuse avec l’autre, c’est complètement lié à l’amour, à la qualité de la relation, sinon, on a renoncé. Ce sont à ce moment-là de très belles relations parce qu’il y a vraiment une écoute de l’autre, une très grande tolérance, une capacité d’accueillir l’autre comme il est, une ouverture sur le monde… Ce ne sont pas des couples fusionnels, refermés sur eux-mêmes, mais plutôt ouverts sur les autres et désireux de partager leur bonheur. C’est assez beau, ce que j’ai rencontré dans ces âges-là…"

...à partir de 80 ans : "je pense que la relation intime se poursuit sur un mode de complicité, de tendresse… On n’est bien sûr plus dans la fougue de la jeunesse. Beaucoup des personnes que j’ai vues m’ont dit qu’il y avait une dimension spirituelle; c’est quelque chose qui se découvre en avançant en âge. Il y a une communion des corps, mais aussi de l’âme et de l’esprit."




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