Pourquoi gravit-on des montagnes ?

On grimpe, motivé par l’effort physique, l’épanouissement personnel, la beauté de la montagne, la confrontation avec la nature, le partage de l’aventure avec son compagnon de cordée.

Dossier Sabine Verhest
Pourquoi gravit-on des montagnes ?
©Photo News

La nuit a été courte et le sommeil évanescent. Ce soir-là, dans ce refuge du massif du Mont Blanc, où l'on gît collés les uns aux autres, Morphée n'a pas assez de ses pavots soporifiques pour tous. La conscience peine à s'abandonner, assaillie par les ronflements des bienheureux et le bruit des malades le coeur au bord des lèvres. Le cerveau ne peut se déconnecter, attaqué par des pensées qui s'évertuent à vouloir écrire le scénarios du lendemain, lorsqu'il va falloir s'arracher à la relative chaleur du refuge pour affronter la montagne.

Une heure et demi du matin, le réveil qu'on a regardé une bonne dizaine de fois en quatre heures sonne. L'heure d'enfiler les couches encore humides de la veille, d'avaler un morceau de pain et quelques gorgées de thé. L'heure de fixer la lampe frontale sur le casque et de chausser les crampons. L'heure de s'enfoncer dans la nuit sous un ciel étoilé, en écoutant son coeur battre et son corps se mouvoir. Jusqu'à ce que la lueur du jour s'éveille à son tour, que la montage se révèle dans toute sa majesté.

On se hisse de roche en roche, se déjouant des pièges de la nature. On pose un pied puis l'autre sur une aiguille si effilée qu'on préfère éviter de regarder autre chose que la trace dans la neige. On repousse ses limites, quelles qu'elles soient, plus qu'on n'aurait pu imaginer, vivant l'instant présent et rien que lui. Il faut souffrir pour être haut. Mais dieu que c'est beau.

Pourquoi monter ?

Pourquoi grimper au sommet d'une montagne si l'on peut se contenter du col qui donnera une vue aussi belle ? Pourquoi monter à peau de phoque si un téléphérique peut vous déposer sans verser une goutte de sueur ? Combien de fois n'a-t-on entendu ces questions. « Je ne suis pas bien sûr de savoir moi-même pourquoi se lever à 3h du matin quand on a horreur de mettre un réveil, pourquoi se promener dans le vent par -20°C alors qu’on est frileux, pourquoi se crever quand on pourrait se reposer avec un bon bouquin ou boire des bières avec les copains », remarque Camille, journaliste français établi en Belgique, alpiniste amateur autant que possible.

Dans le petit ouvrage qu'elle a consacré à « L'euphorie des cîmes » (Transboréal), Anne-Laure Boch, neurochirurgien et docteur en philosophie, a dressé le portrait de l'alpiniste amateur : trentenaire, le plus souvent, homme, urbain, éduqué, exerçant un métier à responsabilités, issu du monde occidental moderne.

Ils montent, motivés par l'effort physique, l'épanouissement personnel, le goût du risque, le partage de l'aventure avec des compagnons de cordée, la confrontation avec la nature, la beauté de la montagne. Le Dr Boch s'y aventure très souvent, elle aussi. « Il y a un plaisir physique sensible : on se trouve dans un monde qui est beau et on a l'impression d'avoir les sens en éveil dans ce monde. Il y a également un plaisir intellectuel : on se confronte aux difficultés et on arrive à s'en jouer dans une certaine mesure », nous explique-t-elle.

En quête de liberté

Pour beaucoup, l'alpinisme permet de mieux vivre en société, de la supporter, voire de la fuir. Les grands alpinistes polonais qui se sont fait connaître pour leur engagement extrême dans les années 70 et 80 fuyaient le carcan communiste dans la montagne.

« Pour moi, l'alpinisme n'est pas une fuite et la montagne n'est pas un refuge. Mais l'alpinisme m'aide à mieux vivre ma vie d'en-bas. J'en ai fait un point d'équilibre », nous explique le guide de haute montagne François Damilano. « Si j'étais complètement antisociale, je deviendrais ermite, mais je ne le suis pas », témoigne Anne-Laure Boch. « La société est souvent pesante et, en tant qu'amateur, je ne pratique la montagne que par parenthèses, mais ce sont des bouffées d'oxygène qui détendent mon rapport quotidien à la société. ». Ces parenthèses lui permettent de se libérer en quelque sorte. « Il y a un côté asocial ou antisocial. D'une part on fuit la société en ce qu'elle aménage le monde autour de l'homme prétendument pour son bien, mais aussi en limitant beaucoup ses possibilités physiques, spirituelles, ses possibilités de liberté. Et aussi on fuit la société des hommes en ce qu'on va décider par soi-même sans que ce soit des hommes qui décident pour soi. »

La vanité des sommets

Mais l'alpinisme, il faut bien le dire, n'éveille pas que de valeureux sentiments, il chatouille également la corde de l'estime de soi, voire de la vanité. Car il permet de lire l'admiration dans le regard des autres et de se positionner avantageusement dans la hiérarchie sociale. « Si l'on retourne dans des parois de plus en plus difficiles, des sommets de plus en plus hauts, en particulier quand on cherche à ouvrir des nouveaux itinéraires ou à aller explorer des montagnes vierges, il y a évidemment une dimension égotique qui est prépondérante », analyse François Damilano.

La quête des points culminants, l'Everest en particulier, amène une reconnaissance et une admiration plus larges encore. François Damilano, qui s'était focalisé sur les cascades de glace et l'exploration de sommets vierges du Népal, a ressenti l'envie de gravir l'Everest lui aussi. Non pas pour la performance : « On sait que, du point de vue sportif, cette ascension n'est pas extrêmement marquante. » Mais pour le symbole : « J'avais envie de m'inscrire dans l'histoire de cette montagne, si symbolique dans le milieu alpin et dans l'humanité tout court. » Il analyse très lucidement. « On conforte quelque chose de notre image dans cette ascension mais, en plus, on en a le bénéfice dans le regard des autres. Vous avez beau être un grimpeur très fort, avoir fait des faces Nord formidables, l'Everest ouvre d'autres portes au-delà de votre milieu. »

La Française Christine Janin s'est inscrite dans cette quête des sommets (lire par ailleurs). Il faut être « un peu perturbé » pour faire de l'alpinisme, sourit-elle. Et, de fait, la montagne apparaît souvent comme un secours, parfois inconscient, à ceux qui la pratiquent (lire l'interview). « Moi, je faisais des sommets mythiques, par les voies les plus classiques et non pas les voies les plus dures. Il y avait une limite. Quel était le sens de tout cela ? » Il est à rechercher, selon elle, dans « une fragilité, une blessure de l'enfance ». Elle, jeune fille très sportive et compétitive, a quatre frères, dont un jumeau. « Je vivais dans un monde d'hommes, il fallait bien que j'existe ! J'ai fait cela pour être aimée, pour être vue de mon père. Mais je ne le savais pas. » Aujourd'hui, elle sait combien il est important de comprendre pour savoir transformer… Sous peine d'y rester.


"Les lumières du philosophe"

par Eric de bellefroid

Pour Jean d’Ormesson, qui empruntait alors à Gaston Gallimard, rien dans la vie ne vaut tant que les livres, les femmes et les bains de mer. Juste avec ce qu’il faut de mauvaise foi, nous ajouterions qu’il n’existe que trois lieux de villégiature au monde  : la Bretagne, la campagne et la montagne. Jean-Jacques Rousseau, le chantre du “bon sauvage”, n’y était du reste pas en tous points opposé. Il n’est que de lire “Julie ou La Nouvelle Héloïse” pour s’en convaincre. Ainsi Saint-Preux (Première partie, lettre XXIII à Julie) décrit-il les splendeurs du Valais  "Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres, et qu’à mesure qu’on approche des régions éthérées, l’âme contracte quelque chose de leur inaltérable pureté.” Evidemment, Jean-Jacques n’eut pas le privilège de connaître le tumulte des stations de sports d’hiver modernes, avec leurs réseaux de remontées mécaniques et leurs multitudes d’athlètes bigarrés se livrant en toute saison aux voltiges et contorsions les plus diverses, et non des plus commodes. Eprouvant la douce et incomparable magie des alpages, quand d’aventure on chemine même au-dessus des nuages, l’on se prend cependant à déplorer la fonte des neiges jusque sur les cimes altières. Non loin de chez nous, l’on s’attriste en effet de voir baisser et s’assombrir la Mer de Glace, au pied du mont Blanc. Combien de temps encore resteront éternelles les neiges de l’Himalaya ou du Kilimandjaro  ? Certes, on n’en est pas là encore, ni nos enfants d’ailleurs. Goûtons l’instant avec le philosophe genevois  : “On y est grave sans mélancolie, paisible sans indolence, content d’être et de penser.”

Exaltant les vertus des “bains de l’air salutaire” comme un des grands remèdes de la médecine et de la morale.


Vous pouvez aussi découvrir l'interview de Bernard Amy pour comprendre les motivations profondes de l'alpiniste: http://bit.ly/1ZCsvT4