N’avez-vous jamais pris d’antidépresseurs ?

Banalisés pour certains, craints par beaucoup, les antidépresseurs sont presque devenus des médicaments comme les autres. Mais les utilise-t-on à bon escient  ? Dossier

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Bosco d’Otreppe

Banalisés pour certains, craints par beaucoup, les antidépresseurs sont presque devenus des médicaments comme les autres. Mais les utilise-t-on à bon escient  ?


Les antidépresseurs connaissent leur job sur le bout des doigts. Une fois avalés, ils foncent, chargés de molécules, vers le cerveau pour aller se fixer à l’extrémité des neurones. C’est là-bas qu’ils agiront pour rééquilibrer le passage d’informations entre ces neurones, ce qui permettra de stabiliser l’humeur.

Les antidépresseurs connaissent leurs missions et heureusement, tant leur boulot est multiple et varié. Les symptômes de la dépression, francs ou discrets, touchent, en effet, des personnes de plus en plus nombreuses et de tous les âges.

Les antidépresseurs connaissent leur travail enfin, et c’est heureux. Car ce travail est aussi précis que scientifique. Et pour cause, expliqueront l’ensemble des spécialistes, la dépression est une maladie, une vraie maladie, dont il est possible de guérir, et non pas une tare ou une faiblesse, comme elle est encore trop régulièrement qualifiée.

Bien entendu, isolés, ces antidépresseurs ne suffisent pas. Ils doivent nécessairement être accompagnés d’un suivi psychologique ou psychiatrique. “ Mais il n’y a jamais de raison de désespérer” , précise le docteur William Pitchot, chef de service associé au CHU de Liège. “ Il n’y a jamais de raison de désespérer si, du moins, on arrête une fois pour toutes de me parler de dépression” , précise-t-il aussitôt.

Une notion trop floue

Aujourd’hui, le terme dépression a perdu tout son sens ”, continue le professeur. “ On ne sait plus de quoi on parle quand on évoque la dépression et je le regrette énormément car cela empêche des gens de pouvoir prendre en charge leur mal, et donc de pouvoir se soigner .”

Banalisé par certains, occulté derrière de nombreux tabous, ou chargé d’a priori négatifs, le mot dépression ne voudrait plus rien dire. Ou plutôt, voudrait-il tout dire. “ C’est devenu un diagnostic fourre-tout dans lequel on retrouve la tristesse “ normale ”, le deuil, les troubles de l’adaptation, les personnalités pathologiques , les troubles de l’anxiété…”

Et ce travail de définition et de compréhension est sans doute plus urgent que prévu. Considérée comme un trouble mental, la maladie grave que représente la dépression est la “ deuxième cause de handicap dans les pays développés ”, expliquait l’Organisation mondiale de la santé, l’OMS. " En outre ”, poursuit le professeur, “ le fardeau qu’elle représente devrait continuer à croître de manière très significative au cours des vingt prochaines années ”.

Mais malgré tout, malgré les conséquences très concrètes sur la santé, sur l’absentéisme au travail ou sur les situations économiques, “la dépression a toujours la réputation d’une maladie honteuse. On refuse de dire que l’on est déprimé. On préfère parler d’épuisement, de fatigue psychique, ou de burn-out. Tant que l’on n’établira pas de diagnostics précis, nous ne pourrons proposer des traitements adaptés.

Un boom dommageable

Médecin généraliste depuis un peu plus de dix ans, Charlotte rejoint certaines de ces craintes. Mais elle regrette surtout le nombre important de prescriptions d’antidépresseurs en Belgique. “ Il y a une prise de conscience chez les jeunes médecins, mais de même qu’il y eut un boom d’antibiotiques ou d’anxiolytiques, il y a eu un boom d’antidépresseurs dont on n’est pas encore vraiment sortis.

Mais que faire face à une population qui “ va de plus en plus mal ” ? “ Avant tout, insister pour qu’il y ait beaucoup plus de psychiatres. Il en manque trop en Belgique. Sauf cas d’urgence, il faut attendre en moyenne deux mois pour obtenir un rendez-vous. Nous, généralistes, nous sommes soucieux d’avoir un accès plus rapide à un psychiatre pour y envoyer notre patient et qu’il puisse établir un diagnostic précis. Trop souvent, de surcroît, des antidépresseurs sont prescrits sans que cette prise soit encadrée d’un suivi psychologique ou psychiatrique. On sait pourtant combien les effets secondaires peuvent être importants.

Rééquilibrer sa vie

Voilà donc bien tout le défi aujourd’hui. Des avancées scientifiques ont été réelles ces dernières années, mais ne sont pas encore assez bien utilisées alors que la santé psychologique de la population se détériore gravement.

Pour autant, si ces avancées se montrent efficaces et si les antidépresseurs maîtrisent leurs missions, ils ne suffiront pas non plus. Comme l’expliquent de nombreux sociologues, à l’instar de Marcelo Otero (voir page suivante), la dépression est une maladie contemporaine et sociétale qui poursuit, elle aussi, son travail, et se nourrit des excès de notre époque.

Il faut donc pouvoir l’analyser et la combattre par le biais d’une réflexion globale. Le travail et l’énergie que nous y déployons sont certainement sur le banc des accusés. " Mais j’ai l’impression que les choses sont en train d’évoluer positivement” , constate Charlotte. “ Mes jeunes patients, pères et mères de familles, ne mettent plus autant le travail au-dessus de tout, comme cela pouvait être le cas auparavant. Chacun essaye de rééquilibrer sa vie.


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