Grand spécialiste de l'adolescence, le pédopsychiatre Philippe van Meerbeeck, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain (UCL) continue à explorer ce continent trouble et bouillonnant oscillant entre l'enfance et l'âge adulte ou plutôt l'adulescence. Il publiait récemment un ouvrage remarqué, intitulé “Mais quest-ce que tu as dans la tête?” (ed.Racine), un livre qui essayait d'éclairer le lecteur sur la soif d'idéal de l'adolescence et sur les raisons qui entraînent les jeunes, souvent belges, à s'engager dans l'Etat islamique. Il s'en est entretenu longuement avec notre confrère Eric de Bellefroid (Cf La Libre du 4/ 11). Au lendemain des attentats de Paris, le psychanalyste évoque bien entendu le syndrome post-traumatique dont seront victimes les jeunes mais continue également à souligner la fascination qu'exerce Daech sur la jeunesse, une fascination qui selon lui va en s’accroissant.

Quel impact l'actualité va-t-elle avoir sur les adolescents, selon vous ?

Ce qui m'interpelle le plus dans cette actualité, c'est le fait que Daech évoque le mot “croisés” dans ses revendications. Il ne faut pas sous-estimer l'écho que cela peut avoir auprès des jeunes qui vont sur Internet. Il y a une sorte d'insistance sur la réappropriation de la croix. Lorsqu'ils tuent des Français, des Russes, des Allemands, leur revendication ultime est de se battre contre la croix. Voilà ce qui revient dans leur rhéthorique et entraîne un effet de séduction chez les jeunes.

Tout le monde craint des répliques mais il y aussi la fascination que ces attentats opèrent.

Cette revendication de la restauration du grand califat, à l'âge d'or des califes Rachidoun (les “bien guidés”), cette idée de décapiter les impurs pour séduire et attirer les jeunes est un phénomène peu évoqué. On parle de fermer les frontières, d'enfermer les quatre mille personnes fichées pour leur radicalisation mais on ne pense pas à ceux qui vont être séduits par la performance des terroristes.

Qu'est ce qui les séduit dans les attentats de Paris ?

On a, par exemple, vu en boucle le témoignage de ce jeune qui a croisé le regard d'un tout jeune djihadiste, d'une vingtaine d'années à peine, et qui a été frappé par ce regard. L'ennemi a encore rajeuni. Il ne s'agit plus du kamikaze d'une trentaine d'années qui a sévi à Charlie Hebdo en janvier dernier. On se rapproche plus cette fois du jeune sorti torse nu des toilettes du Thalys.

Il faut se méfier aussi de l'idée attirante qui consiste à restaurer le grand califat avec la nostalgie présente chez les musulmans du Moyen Orient anéanti, du romantisme de Lawrence d'Arabie. Il exsite une chaîne signifiante qui touche l'inconscient collectif, la restauration d'un royaume islamiste qui va reconquérir le monde. Les djihadistes ont choisi un match de foot franco-allemand alors que l'Europe a été divisée pendant des décennies par une haine franco-allemande. Ce n'est pas anodin. On observe chez les djihadistes une régénération qui ne peut être comparée à la génération précédente. Il y a de plus en plus de jeunes occidentaux séduits, de blancs aux yeux bleus convertis.

Les attentats de vendredi résonnent comme une réplique à l'annonce glorieuse de la mort de Djihadi John, ce djihadiste blanc anglais à l'accent londonien qui avait décapité un otage et publié la vidéo de son acte terroriste. Le jour même où on annonce sa mort, Daech tue plus de cent vingt personnes car il ne laisse rien au hasard. On adopte un discours triomphant suite aux ripostes franco-russes et les terroristes remontent au filet et parmi eux, on compte des français avec un désir de revanche. Peu de gens vont parler de l'effet de fascination que ce genre de discours a sur d'autres jeunes. Et les jeunes Belges, comme on le sait, sont très concernés. Ces discours djihadistes font sauter les interdits et donnent l'envie aux jeunes de se distinguer.

Il existe aussi beaucoup de jeunes, une majorité, qui auront surtout été très choqués par les événements...

Il y a ceux qui ont été menacés et les mille trois cents autres personnes qui étaient au Bataclan. Ceux-là souffrent d'un syndrome post-traumatique évident. C'est incontestable. Il faudra beaucoup les aider car ils sont dans la terreur cauchemardesque. Puis il y a ceux qui n'étaient pas là, qui en ont entendu parler par les témoins qui ont eu peur de mourir, ont été dans une mare de sang. Ceux, donc, qui n'étaient pas là mais qui en ont entendu parler sont traversés par l'idée que cela peut leur arriver. Ils peuvent s'identifier aux victimes ou aux bourreaux.

Les victimes sont dans l'empathie puis, deux ou trois jours après, ils oublient. C'est comme pour les migrants, le petit Aylan Kurdi, une enfant syrien de 3 ans, mort sur la plage, qui fait le buzz sur la toile et puis qui est oublié. Ce qui est plus inquiétant, je le répète, c'est la fascination que cela peut avoir du côté des bourreaux et qui est plus durable. Assez curieusement, celui qui s'identifie à la victime peut, dans un deuxième temps, s'identifier au bourreau. dans une paranoïa médiatisée, avec la construction d’un ennemi, l’idolâtre, et l’appel à la vengeance contre les croisés, l’ado , en quête d’absolu, se sent soulagé des aléas du désir (thèmes chantés par le groupe au Bataclan). Il peut céder à ses pulsions et surtout à la pulsion de mort, tendu vers la destruction et la cruauté érotisée .Le discours religieux récupéré politiquement lui donne le sentiment de se confondre dans une communauté utopique avec un pseudo messianisme sacrificiel.