Ce dimanche 29 mai, ils seront 40 000 à s’élancer pour les “20 km” de Bruxelles. La première édition, le 8 juin 1980 avait réuni 4 659 coureurs. Depuis dix ans, le nombre de participants a explosé. Mais qu’est-ce qui nous fait tous courir ainsi ?

Depuis le milieu des années 2000, leur nombre a explosé. Une illustration de l’évolution de la course à pied, toujours plus populaire. Un Belge sur cinq chausserait occasionnellement ou régulièrement ses baskets. Un chiffre qui a doublé en dix ans, et quatre fois plus élevé qu’il y a vingt-cinq ans. Mais après quoi courent-ils ? Le Suisse Nicolas Duruz, qui sera lui aussi au départ des “20 km” dimanche, a son idée sur la question. Psychologue et psychothérapeute, ce professeur honoraire de Psychologie clinique à l’Université de Lausanne vient de publier l’ouvrage “Dis-moi pourquoi tu cours” (Editions Médecine et Hygiène).

Vous-même, pourquoi courez-vous?

J’ai commencé à 60 ans. Mon fils m’a proposé de courir avec lui les “20 km” de Lausanne. J’étais fort occupé, j’étais doyen de la faculté, je me suis dit : ‘Ça va me changer les idées.’ Et petit à petit, j’y ai pris plaisir. Ma manière de courir est calme, ‘slow’… Ça s’inscrit un petit peu en fonction de mon âge. Courir, c’est une manière de sentir le temps qui passe. C’est un peu une métaphore de la vie, la vie qui a une fin. Une course a un début et un fin, un entraînement a un début et une fin… Quand on prend de l’âge, on fait aussi des gestes un peu plus répétitifs, dans la routine. Cela correspond à ma manière de vivre mon âge. J’ai aussi un petit côté volontariste, – là on se rapproche un peu du côté performance –, et puis il y a une raison presque existentielle : dans notre culture, on se pose beaucoup la question du ‘qui suis-je’, ‘quel est notre rapport aux autres’… Quand je cours, je suspends toutes ces questions. C’est une manière de me ressourcer avant d’y revenir.

Et les autres, pourquoi courent-ils?

Il y a beaucoup de raisons : pour maigrir, se déstresser, il y en a qui sont plus “contactuels” (ils veulent expérimenter un lien avec le monde, être attentifs à leurs propres sens).… Mais de façon plus sociologique, je pense que si courir est tellement à la mode, c’est parce que cela fait parler le corps. On est dans une culture assez rationnelle, mais où le corps revient en avant depuis les années 60. Il est davantage érotisé, doit faire des performances, faire l’objet de soins – c’est une sorte d’injonction. Courir est une manière de donner plus de place au corps.

La course à pied, c’est aussi pour célébrer le culte de la performance?

La course, c’est souvent une manière de se prouver qu’on est capable de faire dix kilomètres, vingt kilomètres… On veut se prouver qu’on est performant.

“A chacun son Everest” : c’est comme si la société nous demandait d’être chacun performant, excellent, de battre toujours notre record, de faire toujours mieux.

D’un côté, la course permet de revenir à une expression plus spontanée, à ce corps moteur de s’exprimer, mais d’un autre côté, on est repris par le fait que la société nous demande d’être performants.

La course est un endroit parmi d’autres où chacun peut, sans trop de risques, essayer de se montrer meilleur. Et on a toujours besoin de se montrer meilleur… C’est ça qui nourrit un petit peu l’estime de soi : le fait qu’on est capable de réaliser certaines choses !

Vous parliez tout à l’heure d’injonction. Il y a quarante ans, on était montré du doigt parce qu’on courait, maintenant, on est montré du doigt parce qu’on ne court pas… On obéit à une sorte de dictature de l’hygiénisme?

Oui, il y a une injonction : le culte du corps est soutenu par le culte de la santé. Dans les enquêtes, le premier item cité pour le bonheur, c’est la santé. La société insiste sur la prévention. On serait un peu montré du doigt, si on ne fait rien pour sa santé. Le fait qu’on fasse quelque chose pour sa santé, pour rester jeune, pour ne pas mourir… C’est bien, mais si on fait cela à tel point qu’on nie qu’on est dans une vie qui avance… Il ne faut pas un culte du corps exagéré.

Il faut garder un équilibre entre les “quatre cordes” de notre instrument, dites-vous dans votre ouvrage… Sinon, l’addiction guette…

Quand on est trop asservi à un certain moyen pour se sentir bien, c’est à ce moment que commence l’addiction. Parce qu’on est prisonnier de ce moyen-là et qu’on n’en a pas d’autres. Certains s’entraînent trois ou quatre fois par semaine, et s’ils ne peuvent pas, ils ne sentent pas bien.

Mon idée, c’est que si notre vie se joue sur un instrument à quatre cordes - qui font vibrer chacune une manière distincte d’habiter le monde – on peut privilégier une corde, mais la vie est plus belle si on peut jouer sur les quatre cordes. Et on peut également courir selon quatre dimensions d’existence : selon la corde contactuelle déjà évoquée, selon la corde performance (technique, au chronomètre), collective (s’immerger dans un groupe de coureurs, se mesurer à eux) ou motivée (recherche d’un état de bien-être, aller jusqu’au bout de soi-même pour savoir qui on est).

On participe tous plus ou moins à ces cordes, mais lorsqu’une corde devient excessive, qu’on ne joue que sur une seule corde, c’est là qu’il peut y avoir l’addiction.


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