Au Parlement, les pyramides de Flahaut ne s’écroulent pas

Une écharpe rouge et une longue veste noire pendent sur un porte-manteau. Nul doute pour ceux qui connaissent les habitudes vestimentaires du personnage, derrière la porte, c’est bien André Flahaut qui s’agite dans son bureau. Entrez "Dans le secret des lieux".

Jonas Legge
Au Parlement, les pyramides de Flahaut ne s’écroulent pas
©Johanna de Tessières

Tous les dimanches, LaLibre.be vous emmène "Dans le secret des lieux". Cette semaine, les coulisses du Parlement fédéral se dévoilent.  

Une écharpe rouge et une longue veste noire pendent sur un porte-manteau. Nul doute pour ceux qui connaissent les habitudes vestimentaires du personnage, derrière la porte, c’est bien André Flahaut qui s’agite dans son bureau. “Je suis fort occupé mais allons-y”, lance-t-il, songeur quant au travail qui l’attend encore ce vendredi après-midi.

Chandeliers électriques dorés, tableaux imposants aux cadres baroques : la décoration du bureau du président de la Chambre est chargée. “Je ne suis que de passage, je n’y ai donc pas touché.” Mais lui plait-elle ? “J’ai une faculté d’adaptation assez forte”, lâche-t-il, dans un mélange de scepticisme et de flegmatisme. “Ces grands tableaux, je vis avec. Mais vous constaterez que c’est assez hétéroclite. D’ailleurs, les vrais esthètes artistiques auraient des critiques à émettre...”

Hétéroclite, c’est le mot. Sur une table basse, une figurine contemporaine de moine, au rouge éclatant, repose contre deux instruments africains. A leurs côtés, un livre sur la prestation de serment du 21 juillet n’a pas encore été rangé. Un peu plus loin, sur une cheminée, une photo “plus clin d’oeil”, d’André Flahaut et de celle qui était encore la princesse Mathilde, hilares, sous le regard vigilant de Léopold Ier. Mais aussi des dessins d’enfants, une cloche du Doudou, trois figurines vietnamiennes, les stylos utilisés par Philippe et Mathilde lors de leur prestation de serment, etc. “Chaque objet a sa symbolique, il me rappelle quelque chose.”

Sur le coin de son bureau, les livres reçus s’accumulent. “Je m’étonne moi-même de ma capacité à construire des pyramides qui ne s’écroulent pas”, pouffe-t-il.

En sortant de son espace de travail, le socialiste nivellois s’arrête devant le somptueux escalier de marbre qui mène vers le rez-de-chaussée. “C’est un des plus beaux de la rue. Il est même plus beau que celui du Premier ministre, c’est évident”, compare-t-il en admirant la perspective.

“J’aimerais vous montrer la loge royale de la Chambre, parce qu’il s’agit d’un lieu emblématique et souvent inoccupé. La famille de Mathilde y a assisté à la prestation de serment en juillet dernier”, embraye-t-il. Petit problème, de nombreuses portes d’accès sont fermées, ce qui a le don d‘agacer le fougueux Flahaut. “Bon, il n’y a pas un huissier qui traîne ici ou quelqu’un qui a les clés, et qui peut aussi allumer la lumière ?”, se lamente-t-il auprès de la responsable presse du Parlement, qui s’active aussitôt sur son GSM. Après avoir grimpé quelques volées d’escaliers, la pénombre règne toujours dans l’hémicycle. “On peut les enclencher ces lumières, oui ou non ?”, s’impatiente-t-il.

Du haut de la loge royale, la vue sur la Chambre est imprenable. Mais il faut accéder à la tribune des sénateurs pour que l’enthousiasme soit entier. “C’est plus impressionnant vu d’ici. L’alignement des sièges, leur uniformité donnent une impression de masse, surtout lorsqu’il n’y a personne, comme aujourd’hui.”

Mais pas le temps de rêvasser, le bon vivant à la fidèle moustache repart déjà. “Allez, on continue, direction la coupole.” A partir de maintenant, les portes qui grincent et les escaliers falots sont fréquents. Il faut dire, cette partie des lieux est habituellement peu arpentée.

“Voilà, soyez prudents, ne prenez pas de risques et attention à la tête”, prévient le Nivellois en montant les escaliers pentus du toit de la coupole de la Chambre. “Je suis ici pile 15 mètres au-dessus de mon fauteuil de président.” Quelques secondes plus tard, l’homme s’étonne de voir traîner une caisse de documents en cet endroit. “Qu’est-ce que c’est que ce truc ?”, rigole-t-il, tout en tournant autour de la parois de verre. “Monsieur le président, ne tombez pas”, s’inquiète, sur un ton de boutade, Catherine Manteau, l’attachée presse.

Sous le puits de lumière, la plateforme, qui permet notamment d’aérer la salle, est impressionnante de taille et de structure. “Le système sert aussi pour l’éclairage : quand les installations lumineuses de la Chambre sont défaillantes, elles sont descendues d’ici pour qu’on remplace les lampes. Descendre la structure se fait à la main, avec une manivelle. Ce système date de la fin du 19e siècle”, explique Philippe Bonte, le directeur du service des bâtiments, qui s’est joint à la visite.

Une visite qui passe du faîte à la cave. “Deux endroits qui ne sont jamais ouverts d’habitude”, fait remarquer M. Bonte.

De longues allées peu éclairées, au-dessus desquelles se tendent des centaines de mètres de câbles en tous genres : dans les sous-sols, le lugubre règne. Fort heureusement, des plans ont été fixés aux murs pour que le visiteur puisse se retrouver dans ce dédale obscur.

Derrière une porte, s’ouvre une petite salle visiblement peu utilisée. Et là, surprise, l’un des murs est percé par un trou d’un mètre carré environ. Il s’agit du tunnel qui longe le mur de la présidence. L’intérieur est aussi noir que du charbon. “Vu mon gabarit, vous imaginez bien que je ne l’ai jamais pris”, s’esclaffe André Flahaut. “Quand je suis arrivé ici, j’ai entendu dire qu’on pouvait aller jusqu’au Palais royal par là. Maintenant, le métro est dans le chemin et la sortie, au niveau de la place de la Nation, a été murée”, ajoute Philippe Bonte pour qui les méandres du Parlement n’ont plus de secrets après 25 ans de service.

A peine le temps de discuter, le trépidant Flahaut est déjà 15 mètres devant. “Vous me suivez ?”, s’impatiente-t-il, en cherchant la sortie. Finalement, la délivrance viendra d’un ascenseur assez neuf, qui dénote en ces lieux poussiéreux. Deux étages plus haut, la magnificence des bureaux de la présidence donne le sentiment de revenir de loin, après un voyage dans le temps.

“Je vous laisse ici, le travail m’attend”, annonce le socialiste. “Mais terminez la visite par le carillon, ça en vaut vraiment la peine.” Il est vrai que le Parlement fédéral est l’un des trois seuls parlements ou exécutifs au monde à disposer d’un tel instrument. Pour y accéder, un magnifique escalier en fer forgé serpente en forme de colimaçon.

C’est à 30 mètres de hauteur que les cloches et le cabine du carillonneur se dévoilent. “Tout est automatisé. Chaque heure, de 9h à 18h, un morceau de 20 à 30 secondes est joué”, explique Philippe Bonte. De cet endroit, la vue sur Bruxelles est imprenable. “On peut même faire radio-guidage, dire où il y a des files”, plaisante Philippe Bonte, sous les rafales de vent.

Une visite guidée de Jonas Legge. Photos : Johanna De Tessières.