Histoire d’une vie excisée : un livre choc

Conseillère communale à Ixelles, Assita Kanko brise la loi du silence dans un livre interpellant. Elle s’est livrée auprès d’Emmanuelle Jowa dans Paris Match. Un témoignage fort à mettre en parallèle avec la Journée mondiale de l’excision, le 6 février dernier.

Emmanuelle Jowa
Histoire d’une vie excisée : un livre choc
©Jimmy Kets

Conseillère communale à Ixelles, Assita Kanko brise la loi du silence dans un livre interpellant. Elle s’est livrée auprès d’Emmanuelle Jowa dans Paris Match. Un témoignage fort à mettre en parallèle avec la Journée mondiale de l’excision, le 6 février dernier.

Elle travaille dans une grande banque européenne et est conseillère communale à Ixelles. Assita Kanko est « atypique » à plus d’un titre. Même si son intégration n’est plus une question, cette mère de famille pétillante reconnaît qu’il reste de nombreux combats à mener. Le front féministe l’intéresse davantage que les questions communautaires ou le racisme ordinaire. Son ambition est à la mesure de sa passion pour l’identité et de sa curiosité intellectuelle dévorante. Née au Burkina Faso en 1980, elle emprunte la voie politique dès l’âge de 18 ans, considérant que « l’indifférence est un délit ». Ardente représentante d’un « militantisme responsable » qui défend notamment la liberté d’expression et les droits de l’homme, elle évoque dans un livre la question de l’excision, qu’elle a vécue et qu’elle combat. Plus qu’un corps, rappelle-t-elle, c’est un passage à l’âge adulte qui est lui-même mutilé, malmené, atrophié.

Vous avez quitté votre pays, le Burkina Faso, très jeune. Vous racontez dans votre livre quelques tranches de cette vie africaine, avec un zoom sur cet épisode douloureux de l’excision qui marque un destin au fer rouge. Outre la douleur physique et la peur panique que cet événement a engendrées, il a aussi et surtout outragé votre confiance en l’adulte.
On ne peut pas secourir quelqu’un quand on ne peut se sauver soi-même. J’ai ressenti la peur, la solitude et puis la compréhension et la solidarité. Au début, c’est un choc. J’ai été plus affectée par ce sentiment d’abandon que par le reste. Une image m’est restée : celle d’une petite fille qui s’agrippe à sa mère et qui meurt. L’excision, c’est ça : couper une relation plus que le corps. On excise une vie et pas seulement un corps. C’est pourquoi j’ai appelé mon livre « Une vie excisée » et pas « Une femme excisée », car cet acte induit tant d’interférences… Le passage à l’âge adulte est trop précoce, il est chambardé. On enlève l’innocence des fillettes qui perdent ce sentiment de sécurité que doivent avoir les enfants. Il y a une rupture et, en grandissant, une solitude qui s’installe. C’est à l’âge adulte que j’ai revisité mon enfance en étant confrontée à des difficultés, telles que les peurs de la petite fille qui viennent se mélanger aux envies de la femme que vous êtes devenue. Cette solitude m’a permis de rechercher la liberté.

Vous évoquez le viol de votre intimité, cette immense pudeur qu’on expose soudain, mais aussi les difficultés que vous avez eues par la suite à affronter le regard d’un homme.
J’avais une intimité et j’ai été, par la force des choses, amenée à en découvrir une deuxième : celle de la pensée. Les femmes excisées se font un monde de ce qui leur est arrivé ; c’est bien normal, mais elles surestiment souvent l’impact que cela peut avoir sur leur vie sexuelle ou sentimentale. Certains cas sont dramatiques, je l’évoque dans le livre également, mais on peut encore mener une vraie vie de femme ensuite. Il faut lutter contre cette pratique, mais aussi rassurer celles qui en ont été victimes et tordre le cou à de nombreux clichés.

Vous avez, après cette excision dites-vous, regardé vos parents d’un œil différent… Un sentiment d’abandon qui a engendré un rejet vis-à-vis du monde adulte.
Oui, mais j’ai renoué avec mes parents progressivement. Ma mère m’a rejointe ici en Belgique et elle s’adapte petit à petit. J’ai tenté de l’éloigner de ses activités premières (ménage, cuisine) et de lui faire comprendre qu’elle était un être humain à part entière. Mes parents se sont séparés et papa vit toujours au Burkina. J’ai perdu contact avec lui mais j’espère que nous allons vraiment renouer. Il m’en veut un peu d’avoir en quelque sorte permis l’émancipation de maman.

Votre vocation politique remonte à votre enfance.
A peu près, oui. J’étais très populaire à l’école, première et chef de classe à 11 ans. Cela s’était fait naturellement jusqu’au jour où la maîtresse nous a annoncé qu’on allait organiser des élections. J’ai paniqué, je redoutais de perdre mon poste de chef et je ne savais pas comment remporter ces élections. Mon père s’est montré très complice, il m’a dit que je gagnerais face à une opposition divisée, qu’il suffisait qu’il y ait, face à moi, de nombreux candidats masculins, ce que j’ai encouragé. Comme tous les enfants à cet âge-là, on se méfie du sexe opposé. Tous les garçons me détestaient mais se mesuraient entre eux. En revanche, j’étais la seule fille candidate et les filles se ralliaient à moi. Quand on a cet âge-là, on n’ose pas voter pour quelqu’un du sexe opposé de peur d’être accusé d’un bête état amoureux. Mais je n’appelais pas ça de la politique. Simplement, j’avais envie d’être présente et utile, d’avoir des responsabilités. Je n’aime pas que les choses se décident sans moi. Un jour, l’institutrice m’a félicitée pour des notes prises au tableau. Elle m’a dit « Tu es vraiment très intelligente, un jour tu seras maîtresse. » Je me suis sentie horriblement offensée. Je lui ai répondu que je voulais être président du Burkina Faso !

C’est ainsi que le processus s’est mis en marche ?
Tout a été accidentel. Lors de l’excision, il s’est mis en marche dans ma tête et j’ai eu le sentiment que j’étais en quête de quelque chose. Mon militantisme a pris forme très tôt. Lorsque j’étais encore adolescente, j’ai rencontré notamment un journaliste, Norbert Zongo, qui m’a fait découvrir la liberté d’expression. Je n’avais pas encore découvert l’importance du quatrième pouvoir. Un jour, il a été assassiné. C’était en 1998. J’ai découvert le danger de la parole libre. Lors d’une manifestation d’un collectif d’étudiants, de partis d’opposition et d’associations citoyennes portant sur les Droits de l’homme, j’ai voulu m’exprimer, j’ai pris la parole en public et la foule m’a applaudie. J’étais très jeune, impulsive, et j’étais sidérée face à ce succès. Je me suis dit qu’on pouvait prendre le pouvoir comme les étudiants russes l’avaient fait. J’étais légèrement communiste à l’époque ! Bref, ils m’ont écoutée sans connaître mon nom. Quelques jours plus tard, la presse parlait de moi en citant « la fille du collectif ». J’étais donc étudiante, j’avais réussi le concours d’entrée pour être journaliste, la première sur vingt admis. J’ai effectué mon premier stage dans un journal. Mais on me demandait tant de complaisance que j’ai décroché. L’étiquette sur mon engagement n’a été apposée – si je puis dire – que plus tard, par mon ami Dirk Verhofstadt, le frère de Guy. Je militais déjà au MR et travaillais au Parlement bruxellois pour le groupe VLD. Le secrétaire politique savait que j’aimais être stimulée intellectuellement et m’a conseillé d’entrer en contact avec lui. C’était une belle rencontre, il m’a permis de mettre des mots sur mon engagement. Aujourd’hui, je plaide pour la fraternité universelle et le respect de l’individu et pour une structure sociale qui restaure la dignité. Chacun doit saisir son propre destin, on a la responsabilité de le faire. Je crois en l’être humain. Il faut lui donner le pouvoir d’être libre.

En parlant de politique et de respect de l’individu, on a vu les insultes sans nom qui ont été infligées à Christiane Taubira, ministre française de la Justice, et à Cécile Kyenge Kashetu, ministre italienne de l’Intégration…
La politique est un débat d’idées et pas de coups de poing. Nous sommes tous des primates, c’est Darwin qui le dit. Je suis solidaire de Christiane Taubira parce qu’avant d’être ministre, avant d’être politique, elle est un être humain, une femme, une Européenne, la sœur, la mère ou l’amie de quelqu’un. J’ai condamné les attaques sous la ceinture dont elle a été la cible parce qu’en tant que libérale, je ne peux tolérer aucune espèce de racisme. Comme je l’ai souvent souligné, se taire, c’est devenir complice. Parce que l’Europe est la terre des Lumières et que la Déclaration universelle des droits de l’homme est plus essentielle que jamais. Comme je le répète souvent aussi, les auteurs d’actes ou de propos racistes se trompent de siècle et d’objectif. Il y a un autre phénomène important : soit on vous demande d’être intégrée mais pas trop, soit on ne vous demande pas grand-chose, vous êtes tellement incapable! On aimerait vous cantonner à certaines idées et à certaines positions. Et pour la mesquinerie, les hommes misogynes ne sont pas les derniers. Il arrive que les femmes jettent l’échelle après l’avoir utilisée !

Que dire du racisme dans la vie politique ? Est-il plus prégnant qu’ailleurs ?
Il règne un racisme de tous les jours : qu’il s’agisse de l’entreprise, de la vie en société ou du monde politique, il existe partout. On ne peut pas cloisonner les gens, les miniaturiser en les rangeant par catégorie. Nous sommes tous des individus. Si Didier, Elio, Bart, Freya, Aïcha ou Abdoul volent un sac à main, ce n’est pas une race mais un individu qui commet l’acte et il est le seul à en porter la responsabilité. Et le racisme va dans tous les sens. Il concerne les femmes aussi et peut être doublé de misogynie. Il faut lutter pour l’égalité des genres.

Vous avez la beauté. Avez-vous vécu le sexisme primaire ? Vous a-t-on, par exemple, soupçonnée de séduction pour arriver à vos fins ?
Il est arrivé que quelques machos y fassent allusion, ou s’imaginent qu’ils peuvent séduire par leur seul costume ou statut… Quel culot et quelle erreur magistrale ! Je leur ai toujours fait comprendre ceci : quand je vois un homme avec une grosse voiture et une belle situation, mon premier réflexe n’est certainement pas de vouloir être avec lui, à ses côtés, mais plutôt de vouloir être à sa place ! Pourquoi les femmes devraient-elles viser plus bas ? Je veux être Elio Di Rupo ou Didier Reynders ! Je n’ai aucune raison d’être moins ambitieuse qu’eux. Je ne suis pas attirée par les hommes qui exercent le pouvoir, j’aimerais plutôt prendre les rênes.

Votre physique vous a-t-il valu d’être sous-estimée par « l’ennemi » ?
Je préfère le mot adversaire.

Dans votre livre, l’excision n’est finalement qu’un problème parmi d’autres…Ce n’est pas seulement un récit sur l’excision. C’est aussi une histoire sur l’amour et sur la liberté que j’ai l’intention d’enrichir par d’autres publications. Je veux poursuivre mon travail de réflexion sans me cantonner au religieux ou au culturel. L’ensemble des discriminations forme un package. Qu’on soit blanche, jaune ou noire, des événements se passent parce qu’on est une femme. Ce livre, je l’ai écrit en priorité pour une raison urgente : de nombreuses femmes sont excisées chaque jour en Afrique ou peuvent l’être dans des pays comme le nôtre où se perpétuent certaines traditions importées. Selon les chiffres de l’Unicef, la pratique est encore répandue. Chaque année, trois millions de filles et de femmes sont excisées à travers le monde. En Europe, on estime que 180 000 d’entre elles pourraient être victimes de cette pratique. Il faut aussi que les femmes cessent d’avoir honte. C’est une forme de racisme à l’envers. Comme je l’ai dit dans un billet, une sorte de journal intime quotidien, que j’ai présenté pendant une semaine pour Radio Een (une radio néerlandophone), on réfléchit avec son cerveau et pas sa couleur de peau. Je suis une femme libre en âme et conscience. Je ne suis pas noire avant d’être moi. Il faut considérer toutes les parties qui font de moi une citoyenne libre. Je n’en rejette aucune.




«Parce que tu es une fille. Histoire d’une vie excisée » par Assita Kanko. Editions
Renaissance du Livre.