Est-il vraiment interdit de représenter Mahomet dans l'islam?

Contrairement à ce qui est largement répandu actuellement, le Coran n'interdit pas explicitement la représentation du Prophète.

Est-il vraiment interdit de représenter Mahomet dans l'islam?
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Félix Dumont

N'en déplaise aux extrémistes, le Coran n'interdit pas la représentation du Prophète. Aucun écrit coranique, fut-il sacré, ne le précise. Seul Allah ne peut être représenté. Comme l'explique Le Monde, le Coran fut écrit dans un monde où l'image était la plupart du temps absente, dans la péninsule arabique, au VIIe siècle. Unique mention: "Le vin, les jeux de hasard, les idoles sont des abominations inventées par Satan. Abstenez-vous en. " Les "idoles" que mentionnent le texte, ces "Ansàb", signifient littéralement "pierres dressées", et font référence aux statues des païens...


Mahomet, un homme comme les autres

"Le Coran parle peu du Prophète. Initialement, le Prophète apparaît pour transmettre un message, c'est un homme comme les autres" explique Chemsi Cheref Khan, militant musulman laïque et organisateur de nombreux colloques sur l'islam. Les premières consignes relatives à la représentation de Mahomet apparaissent dans des écrits postérieurs au Coran. Plus précisément, dans les hadits, soit l'ensemble des paroles et actions du Prophète, écrits par les compagnons de Mahomet entre le VIIIe et le XIe siècle, plus d'un siècle après sa mort. "Avec la parution des hadits naît chez certains une adoration pour Mahomet, une sacralisation qui n'existait pas dans le Coran jusqu'alors et dont les extrémistes se servent aujourd'hui pour justifier les actions" poursuit Chemsi Cheref Khan.

"Le Prophète lui-même a insisté sur son côté humain, il n'est qu'un messager" explique Tareq Oubrou, imam de Bordeaux. "Cette interdiction est une interdiction préventive qui est établie pour parer à une éventuelle adoration du Prophète. L'Islam ne veut pas "imiter" le Christianisme, où Jésus est devenu la figure des Chrétiens." C'est précisément parce qu'il n'a rien de divin qu'il ne faut pas le représenter.

Le respect dû à Dieu

Aujourd'hui, selon Mohammed Moussaoui, président de l'Union des mosquées de France, "la plupart des écoles juridiques musulmanes considèrent qu'on ne peut représenter ni Mahomet ni les autres prophètes tels que Jésus, Moïse, Noé..." Des considérations liées au respect dû à Dieu, rapporte Francetvinfo, car "un humain n'a pas la capacité de représenter fidèlement le Prophète" . "Il existe des représentations du Prophète à partir du XIIIe siècle et jusqu’au XVIIIe, dans des récits, des ouvrages littéraires, parfois mystiques, mais non religieux. Cela a plus ou moins disparu avec la modernité, dans l’idée de revenir à un islam des origines et parce que les nouvelles technologies posent de nouvelles questions" explique l'historienne Silvia Naef.

Toutefois, les non-musulmans peuvent être exonérés de cette règle. L'imam d'Alfortville (Val-de-Marne), Abdelali Mamou, l'explique, évoquant Charlie Hebdo: "Charlie Hebdo et les autres journaux qui ne sont pas des journaux musulmans ne sont pas concernés [par cette règle]. Je n'ai pas à leur imposer les lois et les préceptes de la religion musulmane."

Le Coran, d'ailleurs, apprend aux musulmans à faire preuve de tempérance et de retenue face aux offenses extérieures:"Le Prophète de l'islam, de son vivant, a été caricaturé verbalement", explique Mohammed Moussaoui. "Il a été traité de menteur, de sorcier, comme on peut le lire dans le Coran. Mais Dieu a répondu à la place du Prophète : 'Ne prête pas attention à ce qu'ils disent, Dieu te suffit comme défenseur'."

Est-il vraiment interdit de représenter Mahomet dans l'islam?
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Mahomet reçoit une première révélation de Jibril (l'archange Gabriel), 1306-1307, Tabriz.

Le Prophète a déjà (et souvent) été représenté

D'ailleurs, tous les courants de l'islam n'interdisent pas la représentation du Prophète. Il fut même tout au long des siècles représenté ou symbolisé: on trouve des figures sacrées, et même du Prophète, dans l'Inde de la période moghole, l'empire Ottoman et en Perse, du XIIIe au XVIIIe siècle, rappelle Le Monde. On les retrouve dans des chroniques, des récits, de la poésie...

Le Prophète est également représenté dans des enluminures persanes du XIVe siècle: sur un trône, entouré d'anges et compagnons, auprès de prophètes avant l'avènement de l'islam, ou aux côtés de Jésus (que l'islam considère comme un prophète)...

Au XVIe, on le représente sans visage, la tête recouvert par un voile blanc, ou d'une auréole, d'un pan de flammes: autant de symboles appuyant le côté sacré du personnage. Pour l'historienne de l'art Christiane Gruber, ces changements relèvent plus de la tendance mystique qui parcourt l'islam à cette époque qu'une véritable volonté d'interdit de la part des théologiens.

Chez les chiites, sur le site du grand ayatollah Ali Al-Sistani la plus haute autorité du chiisme en Irak, est précisé que le Prophète peut être représenté, mais pas de manière insultante.

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