La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant

Un dimanche sur deux, LaLibre.be vous emmène "Dans le secret des lieux". Ce week-end, ce sont les coulisses de l’imprimerie du journal qui se dévoilent, à travers des explications, des témoignages ainsi que de nombreuses photos et vidéos. Reportage d'ambiance.

Jonas Legge
La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©Photo: JC Guillaume - Logo: Anne Thery

Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be vous emmène dans les coulisses de l'imprimerie du journal.

Le boulevard, éclairé par les phares des voitures et quelques lampadaires, a beau se situer à une cinquantaine de mètres, le parking de l’imprimerie, lui, reste plongé dans la pénombre. Les rares sources lumineuses qui émanent du bâtiment en ressortent avec d’autant plus de puissance. "Soyez les bienvenus", lâche chaleureusement Eric Bouko, directeur de l’imprimerie du groupe de presse IPM, encore affublé de ses vêtements de sport. "Je me change rapidement et je suis à vous."

Cinq minutes plus tard, vêtu d’un jeans noir et d’une chemise mauve à carreaux, le souriant quadragénaire réapparaît. "Nous allons débuter par la pièce où nous fabriquons les plaques en aluminium qui servent de support d'impression", présente-t-il, en descendant quelques marches qui mènent à une salle plongée dans une ambiance jaunâtre. "Cette lumière est due à la sensibilité des plaques", souligne cet ingénieur industriel de formation.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Pour résumer : les 64 pages du journal sont envoyées, en format numérique, de la rédaction à l’imprimerie et sont automatiquement gravées, au laser, sur des plaques d'aluminium. A vitesse très rapide, le laser parcourt la plaque ligne par ligne (pour un total de 20 000 passages par plaque) pour y incruster les innombrables détails des textes, photos et autres éléments graphiques. Le principe de quadrichromie étant de rigueur, chaque page se décline en quatre couleurs : bleu, noir, jaune et rouge. La superposition de ces teintes donnera, par après, le mélange de couleurs adéquat.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Deux ouvriers récupèrent aussitôt les premières plaques. "Nous ne devons pas attendre que tout le journal soit bouclé pour débuter. Dès que les quatre pages qui composent une plaque sont prêtes, nous pouvons déjà la sortir pour la placer dans la rotative", détaille l’un des opérateurs. Il est 21h15 et le processus est enclenché.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Sur son écran, Eric vérifie où en sont les rédacteurs du journal. "S’ils tardent trop à terminer leurs articles, nous les joignons par téléphone, car nous avons des délais à respecter", insiste-t-il, avant de se remémorer, le sourire en coin, un souvenir pas si lointain : "Avant la digitalisation, en 1998, trois coursiers faisaient la navette tous les quarts d'heure, durant la nuit, entre la rédaction et l'imprimerie, pour amener les pages. Nous réalisions ensuite un montage manuel sur les plaques".

Deux étages plus bas, à l’aide d’un couteau à la lame aiguisée, Patrick retire la bobine de papier de son emballage en carton et la pousse, sur un système de wagonnets, vers la rotative où elle sera fixée. "Nous avons évidemment besoin d’une aide mécanique, puisqu’une bobine pèse 940 kilos...", explique-t-il, en vérifiant le poids stipulé sur l’emballage. Chaque soir, sans tenir compte de ses suppléments, La Libre Belgique requiert six à sept tonnes de papier.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Dès que la première édition du journal – destinée à Namur-Luxembourg, la Flandre et l’étranger – est prête et que toutes les plaques ont été placées, les rotatives sont mises en route depuis la salle des commandes. Il est 22h40, l’impression débute. Et avec elle, l’inévitable bruit des appareils.

Provenant du dérouleur, le papier monte dans les quatre unités d’impression. Lorsque les rouleaux en caoutchouc se déposent sur la plaque, se produit un processus physico-chimique d’acceptation et de rejet à la fois de l’encre et de l’eau. "Pour faire simple, là où il y a de l'eau, l'encre ne se dépose pas et là où c'est sec, l'encre adhère", résume Eric Bouko. L'image de la plaque se reporte alors sur le papier selon l’ordre voulu par la quadrichromie : le noir, le bleu, le rouge et enfin le jaune. Les pages du journal sont ainsi imprimées.

Le papier est ensuite séché, coupé, retourné, plié, puis amené vers la zone d’expédition. Le tout, à une vitesse qui donne le tournis… "Une bobine lancée à pleine cadence tourne à du 650 mètres par minute, ce qui nous permet d’imprimer 32 000 exemplaires par heure. La bobine s’épuise en 30 minutes", détaille Eric Bouko.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©wikipedia


La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Mais avant que le rendu ne soit optimal, des mètres et des mètres de papier doivent être sacrifiés. "Lors du lancement de la machine, le réglage de l’injection d’encre et d’eau doit être adapté. Ensuite, des opérateurs prélèvent des exemplaires, analysent la juxtaposition des quatre couleurs et vérifient que le pli central et le pli de colle soient bien placés. Via quelques manipulations, ils modifient les paramètres des machines pour recentrer la bande de papier ou adapter la plieuse. Lorsque la qualité recherchée est atteinte, de 1500 à 2000 journaux sont déjà imprimés…", se désole Eric Bouko. Il précise, retrouvant le sourire : "Nous allons bientôt développer un procédé qui engendrera beaucoup moins de pertes".

Sous les rails de transport, Patrick récupère directement dans deux containers tous les exemplaires destinés à la poubelle.


En attendant, Nicolas poursuit ses allers-retours entre la salle de commandes et la rotative. Il pioche une gazette et la scrute à l’œil nu. "Je vérifie les alignements sur la longueur et la largeur, via des repères dans le journal et je reprogramme éventuellement la machine. Je vérifie de la sorte durant toute la nuit, parce qu’il y a constamment un risque que cela bouge..." Plié, malmené, déchiré, chaque quotidien contrôlé est aussitôt jeté.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Aux alentours de 23h, les premiers numéros s’acheminent vers l’expédition. Traversant les fentes d’un mur, ils y parviennent en ligne droite sur des rails qui, rapidement, voient leur alignement se transformer en une sorte de "parcours en serpent". Par ses courbes, ses sinuosités et ses dénivellements, le circuit est aussi hypnotisant que le python Kaa enlaçant Mogli. La régularité et la douceur du défilé des journaux rappellent le flot paisible d’une rivière.


Certains soirs, les journaux passent par l’encarteuse, qui y adjoint les suppléments imprimés durant la journée. "Pour demain, aucun supplément n’est prévu donc l’encarteuse ne tourne pas", signale Eric Bouko. "Hormis les encarts publicitaires, tout ce qui paraît dans les journaux d’IPM est imprimé ici, sur différents types de papier. La qualité de nos machines et nos 60 employés nous permettent aussi de travailler pour d’autres clients", spécifie-t-il

Dans cette zone d’expédition, les journaux parcourent une centaine de mètres avant d’être réceptionnés pour former des paquets qui sont emballés puis placés sur des palettes pour être livrés.

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


"Ici, vous avez la pile pour Libramont, là c’est Namur et là-bas, un peu plus loin, c’est pour la Flandre. Une dizaine de chauffeurs passent durant la nuit pour prendre ces livraisons", décrit Olivier, le chef de l’expédition, avant de s’interrompre : "Ah voilà justement celui de l'‘international’ !" Après avoir salué les ouvriers, le chauffeur prend sa commande ainsi qu'une Libre et une DH, qui lui sont laissées de côté. "Il vient depuis 10 ans donc nous le connaissons bien. Ces 'petits gratuits' permettent d'entretenir les relations, au cas où il doit parfois attendre 10 minutes parce qu'une machine a rencontré un problème...", dépeint Olivier.

Ce dernier a à peine le temps de prendre congé du chauffeur que la deuxième édition s’achemine vers l’empaquetage. "A partir de maintenant, pour Liège, le Hainaut, le Brabant et Bruxelles, les volumes sont plus importants mais les points à livrer sont moins nombreux", décrit-il.

Mais que se passe-t-il en cas d’actualité exceptionnelle qui surviendrait en cours de nuit ? "Nous devons négocier avec les distributeurs pour retarder un maximum l’heure de livraison. S'il se passe une information importante à 23h, nous pouvons attendre une heure que les journalistes envoient leurs articles, puis nous redémarrons les machines", détaille Eric Bouko. En 25 ans d’expérience, le responsable a connu un fait atypique : "Lors de la première Guerre du Golfe, survenue en pleine nuit, nous sommes allés rechercher tous les journaux de l’édition bruxelloise, les avons jetés et nous avons réenclenché les rotatives pour donner l’information".

La Libre qui s’imprime, un processus hypnotisant
©JC Guillaume


Reportage d'ambiance en vidéo



Reportage : Jonas Legge

Photo : JC Guillaume

Vidéo : Johanna Pierre