On accumule les objets ou on fait le vide ?

Parce que “ça peut toujours servir”, par sentimentalisme ou par peur de jeter, certains gardent tout, accumulent des objets de manière compulsive – sans les utiliser –, indépendamment de leur utilité ou leur valeur. Alors que d’autres jettent tant et plus. Maladie ?

On accumule les objets ou on fait le vide ?
©REPORTERS
Laurence Dardenne

Parce que “ça peut toujours servir”, par sentimentalisme ou par peur de jeter, certains gardent tout, accumulent des objets de manière compulsive – sans les utiliser –, indépendamment de leur utilité ou leur valeur. Alors que d’autres jettent tant et plus. Maladie ?

"Bocaux en verre… avec couvercles, boîtes en carton, enveloppes, visserie, vieux équipements électroniques…”, Marcel énumère tout ce qu’il garde. Autant dire qu’à 66 ans, il en a accumulé des choses. “Ces objets ont de la valeur, pas sentimentale mais physique”, justifie-t-il. “On peut les réutiliser ou les recycler.” Et donc, le jeune retraité éprouve les plus grandes difficultés à s’en débarrasser. Pourtant, il avoue en même temps souffrir de cette accumulation. Pourquoi ? Parce qu’il n’a tout simplement “pas assez de place.” Et quand il lui arrive de se faire violence et se séparer de quelques objets, il le regrette presque aussitôt. Comme ce projecteur de dias, jeté il y a vingt alors qu’il était “encore opérationnel” et qu’il a “eu besoin de l’utiliser” plus tard…

Des vêtements, des tissus, des jouets, des dessins…, “Je les garde parce que ce sont des souvenirs ou simplement parce que je les aime bien”, explique Katia, fonctionnaire, âgée de 51 ans. Parce qu’il faut bien faire de la place, elle “s’impose de jeter le contenu d’un sac par semaine”, explique-t-elle avant de s’empresser d’ajouter, “mais je ne dépasse pas le premier sac jeté.” Une fois l’épreuve passée, la quinqua se sent “bien et fière”, mais elle “achète à nouveau pour combler l’espace libéré.

Aude, 33 ans, serait-elle plus “atteinte” encore, elle qui garde les barquettes en plastique et les bouts métalliques qui servent de fermeture pour les sachets de pain ? Pourquoi cela ? Parce que “au cas où on ne sait jamais…” Alors, quand vraiment il le faut, pour se “désencombrer”, elle organise des “séances de jettage.” Sinon, elle fait faire le rangement par quelqu’un d’autre, puis elle va rechercher ce qu’il lui faut et… elle reprend tout ! C’est plus fort qu’elle.

Rien ne se jette chez Pauline, 22 ans : bouts de ficelles ou rubans d’emballages cadeaux, bocaux vides, échantillons, sacs réutilisables… “C’est dommage de gaspiller; ça servira sûrement un jour”, est-elle intimement convaincue.

Et si Antoine conserve ses tickets de caisse et des canettes de boissons bues pendant les vacances, c’est parce que ces objets sont “le témoin d’une histoire qu’on pourrait raconter”…

J’ai gardé la version manuscrite de mon mémoire qui date de 1982; les chaises hautes de mes petits-enfants dont le plus jeune a 11 ans, des moules de semelles orthopédiques; un tout vieux Mac et des disques, alors que je n’ai plus de tourne-disques”, liste Christiane, 70 ans. Mais pourquoi donc ? “Difficile de jeter à la poubelle. Pas la peine ou l’énergie de vendre. A qui donner ? Souvent il suffit que je me décide enfin à jeter quelque chose pour en avoir l’usage quelques jours plus tard”, témoigne la retraitée.

Souvent les mêmes objets et mêmes raisons

A se reconnaître parmi ces accumulateurs compulsifs, nous sommes certainement quelques-uns, peut-être nombreux même.

Sacs, boîtes vides, dépliants touristiques, cartes postales, bocaux, livres, vêtements…, à chacun ses objets de prédilection – parfois même virtuels comme des courriels, souvent sans grande valeur pécuniaire –, même si, la plupart du temps on retrouve des “grands classiques”, d’après les témoignages recueillis.

Et à chacun, encore, ses bonnes raisons de garder ceux-ci – des raisons elles aussi assez identiques. Sentimentales parfois. Mais pas toujours. Pas envie de gaspiller quelque chose qui pourrait un jour s’avérer utile et que l’on pourrait alors regretter d’avoir jeté, vendu, donné… Peur de manquer ? Besoin d’être rassuré ? Les raisons qui poussent celles et ceux qui n’ont de cesse d’accumuler se ressemblent bien souvent. Pour les psychologues, il y a souvent, à l’origine de ce comportement, un trouble affectif, “la perte d’un proche pendant l’enfance qui va créer une carence affective que la personne va tenter de combler par cette accumulation.

Puis, à l’autre extrême, il y a ceux qui jettent, vident, donnent, vendent tout à tort à travers. Ne veulent surtout pas s’encombrer, car ils ont l’impression d’étouffer.

Une pathologie à part entière

Le fait que bon nombre d’accumulateurs disent souffrir de cette manie signifie-t-il pour autant qu’il s’agit d’une maladie ? L’accumulation compulsive, aussi appelée syllogomanie – on ne parle pas ici des collectionneurs –, ou quand la possession tourne à l’obsession est reconnue comme un trouble mental. Jusqu’il y a peu classée dans un sous-groupe des troubles obsessionnels compulsifs (toc), elle est à présent considérée et répertoriée comme pathologie à part entière, dans le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), le fameux Manuel (américain) diagnostique et statistique des troubles mentaux, qui brasse toujours plus large en incluant de nouvelles maladies.

Le trouble est défini, selon les critères suivants, comme “une accumulation volontaire ou incapacité à jeter un grand nombre de possessions qui semblent à toute personne inutiles ou d’intérêt limité; un lieu de vie encombré au point de limiter les mouvements; un inconfort et une souffrance causés par l’amoncellement d’objets.

Dans “Toc ou pas toc” (Ed. Odile Jacob, 23,90 €), le Dr Franck Lamagnère parle, lui, du “hoarding disorder”, toc d’accumulation, de collection, d’incapacité à jeter. Si les collectionneurs ne sont pas considérés comme des malades, il distingue trois profils d’accumulateurs compulsifs : Monsieur (ou Madame) “ça peut servir”, ceux qui sont investis d’un devoir mémoriel d’accumuler et ceux qui gardent tout, non par besoin, mais parce qu’ils ont peur de jeter quelque chose d’important, par exemple.

Mais on peut aussi (ac-) cumuler les bonnes raisons de tout garder, et donc se retrouver dans les trois profils à la fois…


Découvrez notre dossier complet dans le supplément Quid de ce samedi.


Découvrez notre dossier complet dans le supplément Quid de ce samedi.

Sur le même sujet