La pleine conscience, "carpe diem"

Pour gérer leur stress, profiter au mieux du temps présent et donner du sens à leur existence, de plus en plus de Belges pratiquent la pleine conscience.

La pleine conscience, "carpe diem"
©Johanna de Tessières
Sabine Verhest

Pour gérer leur stress, profiter au mieux du temps présent et donner du sens à leur existence, de plus en plus de Belges pratiquent la pleine conscience.

Posée dans la main de Caroline, une petite cloche bouddhiste résonne dans la pièce. Les yeux clos, assis en tailleur sur des tapis et des petits coussins rembourrés, une dizaine de personnes absorbent son tintement. Concentration maximale, pour “arriver ici maintenant”, “prendre conscience de son corps, de ce qui l’habite”. “Suis-je stressé ? Suis-je content ? Suis-je confortable ? Quoi que ce soit, j’observe et j’accueille ce qui est présent”, propose Caroline, de sa voix douce et chantante comme à Liège. “Je laisse passer les pensées tels des nuages dans le ciel.” Plus facile à dire qu’à faire car, à peine chassées, elles reviennent, ces pensées. Et puis ce pied qui commence à s’engourdir… Mais on va essayer.

Caroline Jacob, ostéopathe à Liège, pratique le yoga et la méditation depuis 25 ans. Et ça lui a fait du bien, à l’adolescente hyperactive et dispersée qu’elle était. Aujourd’hui, elle anime des groupes de pleine conscience, une technique qui, selon son concepteur le Dr John Kabat-Zinn, “nous aide à vivre le moment présent qu’il soit positif ou négatif ", nous place dans “un état de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans jugement de valeur, sur l’expérience qui se déploie moment après moment”. “Carpe diem”, écrivait Horace, “cueille le jour”. On est en plein dedans.

Vivre sa vie, pas seulement la traverser

Ce lundi-là, dans la pièce au milieu de laquelle se consume une bougie Amnesty, il y a Carole, qui a l’impression de rouler à fond sur l’autoroute et qui veut prendre le temps de s’arrêter sur une aire, explique-t-elle. Il y a aussi Aline, qui a décidé de prendre soin d’elle et de s’offrir une “parenthèse enchantée pour (se) poser”. Il y a Marc, qui ne manque pas d’humour, mais ne retient “rien de positif” de ses 58 ans de vie et se dit qu’il est temps “de l’accepter”. Et puis Martine, qui s’est mise à la méditation après avoir fait un burn-out; Dominique, qui souffre de douleurs neuromusculaires depuis un accident du travail; Myriam, qui peine à supporter la disparition de sa maman; ou encore Florence qui, “pour une fois”, n’a “rien à dire”.

Celles et ceux qui se retrouvent chez Caroline Jacob viennent pour se sentir mieux, pour gérer le stress ou la douleur. “La vraie raison, celle qu’on ne dit pas toujours d’emblée, c’est l’envie de donner plus de texture et de sens à sa vie” , affirme-t-elle. Mais, attention, “ce n’est pas une psychothérapie de groupe”, prévient Caroline. Pas de divan dans sa pièce blanche. “Mon but est de pouvoir faire prendre conscience qu’on a en soi les capacités à aller mieux. Je sème des graines, à chacun de les arroser, de prendre soin de la terre, d’entretenir le jardin.” Tout cela pour être “à l’aise avec les choses difficiles qui font partie de la vie”, se montrer bienveillant et compatissant envers soi-même, “être en contact avec ses sensations”.

Vous l’avez sûrement remarqué, “on fonctionne parfois en pilote automatique”, entraînés par les ruminations du passé et les anticipations du futur. “Nous pouvons ne pas être réellement présents, moment après moment, à une bonne part de notre vie.” La clef se trouve là, si l’on veut “cueillir le jour” : être présent, vraiment présent, être conscient, vraiment conscient, histoire “d’avoir le choix de ne pas retomber dans les mêmes vieilles ornières mentales”. “C’est difficile”, prévient Caroline, mais on va essayer, avec elle, “d’élargir notre capacité à se concentrer dans l’instant”.

“Observez comme un Martien”

Là voilà qui soulève un bol en prenant un air mystérieux. “Je vais vous distribuer des petits objets, que vous allez observer comme si vous étiez un Martien !” Les sentir, écouter le bruit qu’ils font quand on les presse, les mettre en bouche – “pas les engouffrer”, s’empresse-t-elle d’ajouter. Marc se montre “un peu hermétique”, parce qu’enfin, “un raisin sec, c’est un raisin sec !” Mais d’autres redécouvrent les trois petits fruits racrapotés au creux de leur main comme s’ils n’en avaient jamais vus.

L’idée, c’est de “désapprendre”, “être dans ce qu’on fait en laissant les pensées de côté”, précise Caroline. Dompter son cerveau en quelque sorte, pour qu’il n’aille pas penser ailleurs. “Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses”, disait le philosophe grec Epictète – une phrase que Caroline aime bien. La pleine conscience permet précisément de “diriger son attention délibérément, sans porter de jugement”.

D’un orteil gauche au plexus solaire

L’objet de concentration, maintenant, se rapproche furieusement : “notre propre corps”. Chacun s’allonge confortablement, tout ouïe, sous une petite couverture pour les frileux. Ce temps est “précieux, pour prendre soin de vous, de votre corps, de votre cœur et de votre âme”. Tintement de cloche. “Je vous invite à commencer par sentir votre corps allongé dans cette pièce. Observez le contact de ses différentes parties avec le tapis.” La voix de Caroline berce l’assemblée. “Observez les tensions corporelles et émotionnelles avec bienveillance, sans juger.”

On se détend, on ne s’endort pas – du moins on essaie, parce que certains sont déjà tombés dans les bras de Morphée. Et l’on se concentre surtout, sur sa respiration, sur ses orteils du pied gauche, sur son genou jusqu’à ses paupières, tout y passe – ce “scan corporel” porte bien son nom et il permet de diminuer son stress quotidien. “J’observe les sensations. Si je repère que mon esprit s’en va, je me félicite de l’avoir observé et je reviens à mes sensations corporelles”, encourage Caroline. “Je reprends un instant d’observation de tout mon corps, avec bienveillance, tolérance, douceur et acceptation.” La cloche tinte.

Le moment est venu de retourner à sa vie de fou, jusqu’à la prochaine séance. Mais pas sans outils. “Choisissez une activité de routine – faire ses courses, se brosser les dents, se laver – et concentrez-vous sur ce que vous êtes en train de faire”, propose Caroline. “Mangez aussi au moins un repas en pleine conscience, comme vous avez mangé le raisin”. Bref, “concentrez-vous sur le fait de savoir ce que vous êtes en train de faire comme vous êtes en train de le faire”. Carpe diem.


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