"Je viens d’un milieu modeste et c’est une chance !"

Sophie Devillers

Cette semaine, "Quid", le supplément de La Libre, dresse le portrait de self-made-men, ceux qui se sont faits tout seuls, ceux qui "ont réussi et qui en sont fiers", comme dans la chanson de Michel Berger et Luc Plamondon. Parole donnée à ceux que l’on nomme savamment "les transfuges sociaux", qui, bien loin du combat militant, racontent de là où ils viennent et où ils se trouvent maintenant. 

Vers 16 ans, avec ses cheveux longs, sa boucle d’oreille, son tatouage et ses goûts pour la musique, Patrice Cani aurait pu se voir prédire une carrière dans le rock. Raté.

A présent, à 39 ans, cheveux poivre et sel coupé court et barbe soigneusement taillée, dans sa chemise mauve pâle assortie d’une élégante cravate rose, et debout parmi les fioles de son laboratoire près des Cliniques Saint-Luc, on l’imaginerait parfaitement discutant "NFS-chimie-iono", à la place de Patrick Dempsey dans un épisode de la série médicale "Grey’s Anatomy". Mais ce ne serait pas tout à fait la réalité non plus.

Patrice Cani n’est pas médecin, mais il essaie bien de soigner les gens. "Je rêve de pouvoir trouver un moyen d’améliorer la santé des personnes. Et de toucher le plus grand nombre de gens." Et ses efforts pour le faire attisent l’intérêt de la communauté scientifique et de la presse internationale. Car la bactérie intestinale qu’il a mise en évidence a un effet curatif sur l’obésité et le diabète chez les souris, et il est actuellement en train de réaliser des tests afin de voir si cette Akkermensia muciniphila a un effet comparable chez l’homme. Quand on sait que ces deux maladies sont des fléaux mondiaux, on comprend l’intérêt intense qui entoure les recherches - et les moindres résultats - du scientifique belge.

Un Nobel ? "C’est n’importe quoi !"

Dans le milieu, certains chuchotent même que si cela fonctionnait, ces découvertes pourraient lui valoir un Nobel… Le responsable de labo, professeur à l’UCL et chercheur FNRS (oui, Patrice Cani est tout cela à la fois) balaie la rumeur d’un revers de la main, et d’un sourire à demi gêné : "C’est n’importe quoi" , insiste-t-il. Mais on le dit aussi modeste. Alors… Pour un observateur extérieur, ce serait en tout cas le couronnement d’un parcours très atypique.

Car malgré ses allures patriciennes, Patrice Cani n’est pas vraiment un "héritier", venant d’une famille où l’on est médecin ou avocat de père en fils. Le sien est arrivé d’Italie bébé, avec son propre père venu travailler dans les charbonnages de Charleroi. Sa maman, Espagnole, est, elle, arrivée de France vers 18 ans. Ils se sont rencontrés dans le Hainaut; ont eu ensemble le petit Patrice, à 20 ans, avant de divorcer lorsque leur fils avait 11 ans.

Le papa, qui a longtemps travaillé comme éducateur de rue à Charleroi, a transmis son goût de la musique à son fils - M. Cani senior a d’ailleurs aussi vécu de son art de musicien plusieurs années -, mais c’est surtout sa mère qui l’a élevé seule après le divorce, à Luttre, puis à Gosselies. "Je viens d’un milieu modeste, absolument" , commente le scientifique. "Je n’en ai aucune honte." Est-ce une fierté ? " Une chance !" , rétorque-t-il avec assurance. "Si je n’avais pas été dans cet environnement social et si je n’avais pas vécu, socialement et économiquement parlant, les difficultés de cette séparation, je n’aurais pas la même vie aujourd’hui. Vivre cette situation, cela m’a permis de garder le cap ." C’est en particulier sa mère qui lui a transmis cette volonté, ce souhait " d’aller au bout de ses rêves " et… la capacité de travailler beaucoup.

Le rôle de la mère

Pour son fils, "elle fait énormément de sacrifices" , confie-t-il à présent. " A l’époque, quand j’avais 11 ans, elle se levait à 4 h 30 du matin, prenait le bus, le train, le métro et le tram - on n’avait pas de voiture -, pour venir travailler dans une entreprise à Bruxelles" (NdlR : formée en couture et stylisme, elle a travaillé comme responsable de restaurants d’entreprise).

"Et le soir, elle faisait la même chose. En plus, elle avait un travail de concierge dans les appartements où on habitait. Autrement dit, elle ne finissait pas avant 20 h... Elle a tout fait pour que je ne ressente pas ces difficultés. Elle a gardé la tête haute. Et elle était seule, sans parents en Belgique… C’est une belle leçon de vie ." Aucune personne de son entourage n’avait fait l’Université ou n’était scientifique mais cela n’empêcha pas le jeune Patrice, - qui dès l’enfance " aimait apprendre et n’aimait pas ne pas comprendre " - de vouloir devenir médecin. Le coût de ces longues études lui fait toutefois renoncer. Une bourse ? A l’époque, il ignore que cela existe. " Dans l’environnement dans lequel j’étais, je n’avais pas cette possibilité d’avoir l’information. Et il n’y avait pas Internet, à l’époque… "

Ne pas grever les moyens familiaux

Il se dirige alors vers des études débouchant rapidement sur un travail, et dans un domaine qui l’intéresse : la diététique. Celui qui avait toujours vu sa grand-mère italienne cultiver des légumes dans son potager à Charleroi mais avait aussi observé les dégâts d’une mauvaise alimentation sur la santé, s’inscrit donc à l’Institut Paul Lambin, avec l’espoir de poursuivre des études ensuite.

C’est ce qui s’est passé, et il assure n’avoir gardé aucune rancœur ou regret de cet aiguillage. Après un Master en sciences de la santé et un autre en sciences biomédicales, il a même poursuivi vers un doctorat en sciences biomédicales. " J’ai très vite démystifié le titre de docteur à mon arrivée à l’université. En fait, c’est plutôt un travail, cela revient à vivre sa passion ! Mais c’est vrai que dans mon environnement, pour certains de mes amis ou ma famille, c’était : ‘ouah, Patrice, il a un doctorat’!"

En 2009, il est même devenu professeur… à la faculté de médecine de l’UCL. Et l’année suivante, professeur invité au très prestigieux Imperial College London. En 2015, il a également été fait Officier du mérite wallon.

"Etre parvenu", comme dit l’expression

Tout le monde pourrait dire que le petit Patrice "a réussi". Lui-même ne le voit pas ainsi : " parce que je n’ai jamais eu un idéal précis de réussite professionnelle. Je me mets des étapes, mais plus des étapes de travail que de reconnaissance. Et je ne me suis jamais dit ‘j’ai réussi ’professionnellement, mais souvent : j ’ai de la chance d’avoir un métier comme ça’ : d’apprendre tous les jours, de rencontrer des gens et de faire le tour du monde pour discuter de choses qui m’intéressent ! . Mais ma vraie réussite, c’était la naissance de ma première fille, puis de la deuxième. Ca, ça a vraiment chamboulé ma vie ! " Il se souvient aussi : " Mes parents me disaient : ‘si tu travailles bien à l’école, si tu as la chance de faire des études par après - pas spécialement universitaires-, et d’avoir un métier qui te plaît, c’est la chose la plus riche qui puisse t’arriver’. Ce n’était jamais en lien avec l’argent. C’était une richesse personnelle, être heureux quels que soient les moyens financiers dont on dispose. Mes parents ne m’ont jamais dit : ‘Ah, on aimerait bien avoir une grande maison’ ‘il faut que tu fasses des études si tu veux avoir une belle maison et une belle voiture’ ! Et ils ont toujours cette philosophie ."

Sa mère, tout comme son père, lui répète aussi à présent combien elle est fière de son fiston et de là où il en est arrivé. Lui, de son côté, lui parle de son travail en essayant de vulgariser au mieux ses recherches. Mais à l’inverse, à l’université, il n’évoque pas ouvertement ses origines modestes. " Je crois que beaucoup vont le découvrir avec cet article ", dit-il.


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