Bienvenue à Chelsea, quartier des extravagances

Bienvenue à Chelsea, quartier des extravagances
de Bourbon Tristan

On sait que l’arrondissement royal de Kensington et Chelsea est caractéristique de l’extravagance économique et financière de Londres. Mais saviez-vous qu’ on y croise aussi les supporters du club de football du FC Chelsea ? Extravagants dans un autre genre. Déambulation en décalage. 

Les maillots bleus ont envahi l’arrondissement royal de Kensington et Chelsea. Depuis Stamford Bridge, le stade des Blues, se déversent quelque 41 000 supporters des nouveaux champions d’Angleterre. Une partie d’entre eux remontent Fulham Road et King’s Road, deux artères qui filent des abords de la Tamise vers les beaux quartiers, Sloane Square et South Kensington.

L’ambiance est bon enfant. Les fans rient ensemble, s’arrêtent boire une pinte dans l’un des pubs postés sur la route vers les métros et se réjouissent de la saison qui s’achève. Ils ne se soucient guère des résidents du quartier croisés sur leur route, reconnaissables à leur brushing à la Margaret Thatcher ou leur pantalon de velours, qui les scrutent parfois avec une moue hautaine.

Bienvenue à Chelsea, quartier des extravagances
©Reporters


Le lieu d’un luxe à l’ancienne

Ce décalage est marquant. Chelsea est en effet le quartier le plus cossu de l’ouest de Londres, centre de vie de la haute bourgeoise et de l’aristocratie de la ville. Chelsea est la mémoire vivante de la prospérité engendrée par l’ancien empire britannique. Le grand magasin Harrods en demeure l’un des repères historiques, lui qui fut jusqu’en 2010 la propriété de Mohamed Al Fayed, dont le fils Dodi perdit la vie il y a vingt ans à Paris avec son amante la princesse Diana.

Sa façade de grès rouge, typique des demeures alentours, attire toujours autant touristes et locaux à la recherche, comme l’indique son slogan "Omnia, Omnibus, Ubique" (Tout, pour tous, partout), de ses grandes marques internationales, de son espace d’alimentation multicolore, de sa vingtaine de variétés de thés et de cafés vendus au poids. A une centaine de mètres de là, la partie haute de Sloane Street se révèle n’être qu’un alignement de boutiques de haute couture.

Cette grandeur britannique s’expose également à travers ses institutions culturelles. Autour du métro South Kensington sont installés le Royal Albert Hall, l’un des épicentres de la musique classique londonienne, ainsi que trois des musées les plus visités de la capitale : le Victoria&Albert Museum et sa passion pour la poterie, la musique et la mode; le Musée d’histoire naturelle et ses dinosaures; le Musée des sciences et ses avions. A proximité, la galerie Saatchi, installée sur Sloane Square, et la Serpentine Gallery, à l’entrée d’Hyde Park, apportent une note contemporaine à l’ensemble.

Si vous aviez 9,8 millions d’euros…

Vivre dans les splendides demeures de pierres taillées et de briques rouges du quartier, parfois construites autour de verdoyants squares privés fermés à double tour - une différence majeure avec l’est de Londres où ces mêmes jardins sont ouverts à tous - ou circuler dans l’une des nombreuses voitures de sport aperçues dans les rues demeure restreint à une élite économique. Si tous les prix n’atteignent pas ceux de l’Egerton Crescent, où une maison de quatre pièces disposées sur deux ou trois étages est vendue en moyenne pour £8,13 millions (9,8 millions d’euros), le prix moyen du logement y est le plus élevé de la ville, et du pays.

Le développement à quelques kilomètres de là de la City, l’entité administrative qui accueille la plupart des activités financières de Londres, et les statuts fiscaux dessinés sur mesure pour les riches étrangers désireux de s’installer - avec une partie de leur fortune - dans un régime démocratique stable ont bouleversé le quartier ces vingt dernières années.

Lors du dernier recensement de 2011, 48,4 % des habitants de Kensington&Chelsea étaient nés au Royaume-Uni, soit le 4e taux le plus bas du pays, et 37,8 % ne se considèrent pas d’identité britannique, le plus haut niveau du pays, pour une moyenne londonienne de 22 % et nationale de 8 %. Les deux pays de naissance les plus représentés sont les Etats-Unis (7 896 habitants, soit 5 % des habitants de l’arrondissement) et la France (6 659, soit 4,2 %). La présence à South Kensington du principal collège et lycée français du pays, nommé Charles De Gaulle, explique en grande partie qu’une partie de la communauté française ait choisi de s’y installer.

L’évolution des prix exprime la folie qui s’est emparée de l’arrondissement et donne une indication de l’origine sociale de ces "non-Britanniques". Vendue £430 000 en 1998, une maison de cinq pièces dans Egerton Crescent est partie pour £5,13 millions en 2006 et £10,5 millions en 2011. C’est également à Chelsea qu’un Européen de l’est a déboursé en 2015 162 millions d’euros pour acquérir un duplex dans le complexe One Hyde Park, situé au bord du célèbre parc londonien.

Et où sont les logements sociaux ?

Tous les supporters des Blues ne résident pas dans ces logements exorbitants. Kensington&Chelsea est en effet l’arrondissement le plus inégalitaire de la capitale. Les 10 % des maisons les plus chères coûtent 3,5 fois plus que les 10 % les moins chères, le plus gros écart de toute la ville. C’est également le plus polarisé au regard des aides sociales reçues entre ses quartiers les plus riches et les plus pauvres.

Il y manque tellement de logements sociaux que la municipalité a dû placer dans un autre arrondissement 1200 des 1800 résidents à la recherche d’un logement social. Rien n’expose mieux ce décalage entre les deux Chelsea que le World’s End Estate, construit pendant les années 1970 non loin du stade des Blues. De nombreux résidents estiment encore que cet ensemble de logements sociaux a défiguré leur arrondissement. Il est vrai que ces tours d’une vingtaine d’étages au style brutaliste dénotent un peu dans l’environnement du quartier… A vous d’en juger !