Football, identité nationale, Brexit... Le Royaume-(pas vraiment)uni

Football, identité nationale, Brexit... Le Royaume-(pas vraiment)uni
©Reporters et AFP
Olivier Le Bussy

On sait que la structure de la Belgique est complexe. Celle du Royaume-Uni n’est pas mal dans son genre. Mais saviez-vous que quatre nations - l’Angleterre, l’Ecosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord - y cohabitent, avec plus ou moins de bonheur. Un pour tous, tous pour un ? 

Ne rien faire comme les autres est un trait britannique caractéristique. Pour ne prendre que quelques exemples : même depuis la conversion au système métrique, en 1995, les distances sont toujours calculées en miles et la bière bue en pinte; on y roule à gauche; on ne dépasse JAMAIS dans la file.

La structure politique du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord est elle-même singulière. C’est un Etat unitaire, fortement centralisé, constitué de quatre nations. Pas quatre régions, ni provinces (quoi que ces deux termes soient parfois employés pour désigner l’Irlande du Nord), ni départements, et moins encore Etats fédérés. Non. Des nations, aux identités affirmées : l’Angleterre, l’Ecosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord, que le cours de l’histoire a réuni au sein d’un même Etat. (pour éviter de rendre les choses plus complexes encore, on va faire l’impasse sur le statut des dépendances de la Couronne que sont les îles anglo-normandes et l’île de Man, ainsi que sur les quatorze territoires d’outre-mer, sinon on en a pour la nuit). Bref : si la France est un Etat-nation, le Royaume-Uni est un Etat-nations.

A priori, les choses sont simples : Anglais, Ecossais, Gallois et Nord-Irlandais sont tous des citoyens et ressortissants britanniques qui parlent la même langue, observent les mêmes lois, jouissent des mêmes droits, ont le même monarque - Elizabeth II -, partagent la même monnaie, sont représentés au sein d’un même Parlement de Westminster, devant lequel le gouvernement britannique est responsable - même si Ecosse, pays de Galles et Irlande du Nord jouissent d’une relative autonomie politique.

Un pays, quatre sélections de football

Dans les cœurs et les esprits, toutefois, c’est une autre histoire. Le sport, brûlante passion des Insulaires (lire aussi pages 10-11), en offre une parfaite illustration. Chacune des nations britanniques possède ses propres équipes nationales de football et de rugby (concession faite par les fédérations internationales aux inventeurs de ces sports). Les rencontres des équipes (a fortiori quand elles sont opposées les unes aux autres) donnent à leurs supporters l’occasion de faire flotter leur drapeau - qui la St George Cross, qui le Saltire, qui le Red Dragon rouge, qui l’Ulster banner - plutôt que l’Union flag. Les Ecossais et les Gallois en profitent pour entonner leur hymne - "Flowers of Scotland" pour les uns, "Hen Wlad Fyd Nhadau" pour les autres, plutôt que le trop anglais hymne britannique "God Save the Queen"… aussi chanté par les Nord-Irlandais.

La rivalité sportive entre Britanniques est farouche. Le tennismen écossais Andy Murray avait déclaré à la veille d’une Coupe du monde se jouant sans l’équipe au chardon qu’il supporterait "n’importe quelle équipe, sauf l’Angleterre". Et l’obligation de présenter une équipe de Grande-Bretagne au tournoi olympique de football de 2012 avait provoqué des aigreurs d’estomac.

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Des courants indépendantistes

La britishness n’existe-t-elle que sur papier ? La question de l’identité nationale a été posée lors d’un recensement effectué en 2011. En Ecosse, 62 % des personnes sondées ont dit se considérer uniquement écossaises, contre 18 % se voyant comme écossaises et britanniques. Les Gallois sont 58 % à se déclarer seulement gallois.

Pour nombre d’Ecossais et de Gallois, l’identité britannique renvoie un sentiment - non dénué de fondement - d’une domination politique et culturelle du Royaume-Uni par une élite anglaise. Ainsi, les Ecossais, qui ont traditionnellement voté à gauche avant d’accorder leurs faveurs aux nationalistes du SNP, digèrent difficilement que le Royaume-Uni soit dirigé par un gouvernement conservateur.

Depuis quelques années souffle d’ailleurs en Ecosse un fort courant indépendantiste, qui a abouti, en 2014, à la tenue d’un référendum d’indépendance. Les Ecossais ont décidé de rester britanniques à 55,3 % des voix, après que tous les partis de Westminster se sont jetés à corps perdu dans une campagne dont l’issue menaçait de leur échapper.

Le cas nord-irlandais est plus complexe encore. Le recensement de 2011 montre que 38 % des habitants d’Irlande du Nord se considèrent comme britanniques (mais seulement 6 % des catholiques), 25 % comme irlandais (dont 60 % des catholiques et 3 % des protestants) et 20 % comme nord-irlandais.

Le Royaume désuni

Et les Anglais, dans tout ça ? "La majorité des Anglais (84 % des Britanniques, NldR) considèrent "anglais" et "britannique" comme des synonymes", écrivait l’historien Norman Davis dans le "Sunday Times", en 1999. Le recensement de 2011 témoigne néanmoins d’un revirement : 60 % des Anglais se déclarent English only. Une évolution qui s’explique notamment par une réaction des Anglais au processus de devolution qui confère des pouvoirs exécutifs et législatifs aux trois autres nations - alors qu’eux n’ont pas d’entités politiques propres - et, disons, au peu d’affection dont ils font l’objet de la part des autres Britanniques.

De quoi alimenter l’idée que le Royaume tricentenaire se désunit peu à peu. Idée que nourrit la perspective prochaine du Brexit : à la différence des Anglais et des Gallois, Ecossais et Nord-Irlandais ont voté en majorité pour que le United Kingdom reste dans l’Union européenne.

Les premiers ont fait part de leur intention d’organiser un second référendum d’indépendance, trois ans après celui de 2014, qui, selon l’alors Premier ministre britannique David Cameron, devait "régler la question pour vingt ans".

De l’autre côté de la mer d’Irlande, ceux qui aspirent à une réunification entre le Nord et le Sud se reprennent à rêver.

Une chose paraît certaine : qu’il reste ou non Uni, le tricentenaire Royaume devrait connaître de nouvelles mutations.