L’éducation positive, nouvelle religion  des parents ?

Être un parent parfait, cela vous dit forcément quelque chose car aucun parent n’y échappe. La pression sociale est généralisée. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Aurore VAUCELLE
L’éducation positive, nouvelle religion  des parents ?
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Avec Béatrice Kammerer, journaliste, et auteure spécialiste des questions de l'éducation et la parentalité, on cherche à clarifier ce courant dans lequel nous nous trouvons actuellement et que l'on nomme "l'éducation positive". Car c'est elle qui mène les parents par le bout du nez ! Et la définition n'est pas évidente, "elle est venue des parents, des militants". La parentalité positive est celle qui cherche à "permettre le mieux pour l'enfant". "Mais quand on parle de mieux, c'est déjà un dogme", analyse notre interlocutrice.

Revenons à sa définition. L'éducation positive dit lutter contre la violence ordinaire, soit "toute forme de violence verbale, physique, psychologique, toute forme de punition mais aussi toute forme de récompense. La coercition quelle qu'elle soit est une violence infligée à l'enfant". Par ailleurs, les parents fidèles à l'éducation positive se doivent de "faire vivre la démocratie familiale, être dans la négociation. Ils doivent permettre à l'enfant de faire valoir ses goûts et ses choix, de s'affirmer. La famille est une mini-démocratie".

L’éducation positive est celle aussi qui mobilise un discours autour du cerveau de l’enfant. “Comment faire pour avoir le meilleur développement du cerveau de l’enfant ? Enfin, “suivre les préceptes [ci-dessus nommés] a un intérêt énorme”, résume Béatrice Kammerer : “l’éducation positive doit rendre la tâche d’éduquer plus facile, et les enfants plus intelligents”. Difficile de résister à un concept si vendeur ? Et pourtant, l’éducation positive handicape les parents, pris dans des étaux d’une méthode qui a l’air évidente, faite de trucs et astuces, mais qui surdimensionne les standards parentaux. Car elle dit en substance : “Si vous n’êtes pas les meilleurs, abstenez-vous de faire famille”. Et “si l’éducation de vos gamins rate, ce sera de vot’faute !”.

L’éducation positive pourrait nous faire rêver. On aspire tous à avoir les enfants les meilleurs possible, intelligents, communicants. Le citoyen rêvé.

Derrière l’éducation positive, il y a une vision sociétale avec laquelle tout le monde est d’accord, sauf peut-être quelques nostalgiques du martinet. On rêve tous [d’éduquer] des individus civiques, polyvalents… Mais ce n’est pas facile de construire cette société-là. C’est pour cela, selon certains, qu’il faut éduquer les parents. Alors qu’on n’apprend évidemment pas à être parent dans un livre.

On dirait aussi que l’ambition de la parentalité positive est de former un seul et même citoyen, compétent, adaptable…

Chaque société veut contrôler ce que sera son futur. Et se demande quel serait son citoyen idéal. L’éducation positive, elle, forme un individu sur un modèle qu’on pourrait qualifier de “bourgeois” : des individus négociateurs force de proposition, créatifs, des managers en puissance. Est-ce un idéal pour tout le monde ? Car ce modèle vient en confrontation avec les valeurs des différents parents. On ne peut pas parler seulement des valeurs néo-manageriales…

Je dirai cependant qu’on va vers une uniformisation de la parentalité plutôt que des individus. On dit aux parents comment être de bons parents. Et c’est bien cela le souci, car être parent, ce n’est pas un métier. Ce qui est intéressant, c’est la capacité des parents à se réajuster, à inventer. Cette capacité de tâtonnements, d’erreurs a été perdue. C’est comme vouloir apprendre à nager sur un tabouret !

La parentalité pourtant c’est un chemin… au but incertain.

Tout à fait. Et on voit qu’il y a là une déconnexion totale entre la vision de la parentalité positive et l’activité de parent au quotidien. Les normes de parentalité attendues sont démentielles. On attend de vous que vous soyez mesurés, que vous preniez de la distance… [Comme si] les parents devenaient des psys.

Est-on le parent qu’on aurait voulu avoir ?

Absolument. D’ailleurs le courant de l’éducation positive a parlé aux parents qui ont relu leur enfance avec un regard pessimiste : ils auraient, eux, vécu des violences ordinaires [et ne veulent pas les reproduire, NdlR]. Dans le détail, quand on regarde ce que l’éducation positive appelle la violence ordinaire, c’est, par exemple, imposer un horaire à un enfant, un menu, lui demander de porter un manteau quand il fait froid. Peut-on encore éduquer dans ces conditions-là ?