Que se passe-t-il dans la vie et la tête de l’autre sexe ? Et n’aurions-nous pas, nous aussi, voulu nous glisser dans la peau de celui qui est de l’autre bord ? Evidemment si, la preuve ici avec des témoignages et une analyse d'une psychologue. Découvrez aussi "la lumière du philosophe" : "Moi et mon kiki".

Henri, 47 ans, cadre, marié : Je pouvais montrer ma fragilité

Oui, il m’est arrivé de rêver être une femme et cela m’arrive encore parfois”, témoigne Henri. “J’en avais fait part à une amie lorsque j’avais 20 ans et elle m’a alors proposé de se rencontrer de tant à autre pour inverser les rôles. Il m’arrivait régulièrement de “m’évader” avec cette amie qui s’habillait alors en homme et moi en femme. Sur une après-midi ou une journée de temps, elle jouait le rôle de l’homme et moi celui de la femme. J’appréciais cette situation de docilité voire de soumission. J’aimais cette situation de sécurité où je ne devais pas être le fort, où je pouvais montrer ma fragilité. J’éprouvais ainsi énormément de plaisir à m’offrir. Cette relation s’est poursuivie pendant une dizaine d’années alors que je vivais par ailleurs en couple.”

Gabrielle, 25 ans, employée, en concubinage : Puissance et sécurité

Je suis née femme, et je me sens femme”, affirme Gabrielle. “Je ne me suis pas toujours aimée,mais je n’ai jamais voulu changer de genre. Cependant, quand j’avais 14-15 ans, j’ai entendu parler d’un blanc qui s’était grimé en personne noire “pour voir comment ça faisait”, et j’ai tenté l’expérience dans ma tête. J’ai essayé de m’imaginer homme, enfin d’imaginer qu’on me voyait homme. J’ai eu un sentiment de puissance et de sécurité incroyable. Ça m’a fait peur, paradoxalement, parce que ça me révélait que je me sentais faible et vulnérable en tant que fille. Je me rappelle régulièrement ce sentiment d’invulnérabilité, cette expérience m’a marquée. Plus prosaïquement, si j’étais un mec, je voyagerais seule, j’aurais un style dandy lumberjack, peut-être que j’aimerais les femmes, et j’oserais me lancer en politique.

L'expertise d'une psychologue

Trois questions à Marie Andersen, psychologue, auteur de “Bon sexe, bon genre !”, Ixelles Editions.

A partir de quel âge a-t-on conscience de son appartenance sexuelle ? Et comment cela se manifeste-t-il ?

Tout jeune, l’enfant entend qu’il est un garçon ou une fille parce qu’on le lui dit. Au début, c’est sans importance. Ensuite, il entend que d’autres enfants sont aussi nommés fille ou garçon. Il comprend qu’il n’est pas le seul. Vers l’âge de 2 ans, il comprend la notion de catégories. Il a besoin de structurer son environnement : les adultes et les enfants, les papas et les mamans… Et lui ? Dans quelle catégorie se trouve-t-il ? Et qu’est-ce qui la définit ? A cet âge, on observe beaucoup de comportements stéréotypés : robes de princesses ou camions de pompier ! Pour être conforme à son groupe d’appartenance. Ce n’est donc pas le sexe qui le définit garçon ou fille, mais le genre. Ce n’est que plus tard qu’il comprend que filles et garçons se différencient par leurs organes sexuels.

Avoir un jour rêvé d’être du sexe opposé, est-ce normal ? Malsain ?

C’est fréquent et normal. Plus la société est attachée à maintenir des différences entre les sexes, plus l’envie se comprend. Explorer le “territoire d’en face” relève d’une curiosité très saine. Cela manifeste également que le sexe et le genre ne sont pas “soudés” l’un à l’autre. On peut se sentir homme tout en imaginant ce que serait la vie dans le corps d’une femme, et inversement.

Pourquoi rêve-t-on parfois d’être du sexe opposé ? Pour les “avantages” supposés ?

J’ai interrogé des centaines de personnes : si c’était à refaire, quel sexe choisiriez-vous? La plupart des hommes préfèrent rester homme, alors que la majorité des femmes aimeraient être homme. A l’époque où le statut des hommes paraissait plus enviable, c’était une réponse logique, mais aujourd’hui, j’observe que les femmes évoluent et disent qu’elles sont heureuses dans leur rôle de femmes. C’est encourageant !


"Les lumières du philosophe" : Moi et mon kiki

On vit donc à l’âge de tous les possibles. L’athlète masculin Bruce Jenner est devenu femme, et la chanteuse Conchita Wurst, on ne sait plus trop, l’une et l’autre en apparence, une femme à barbe en quelque sorte. Tant et si bien que tout le monde finit par se demander s’il appartient vraiment à son sexe; s’il n’a point envie d’en changer; s’il ne serait pas mieux dans la peau d’un(e) autre, etc. C’est qu’on a fait du chemin depuis George Sand, cette grande dame qui avait tout d’une femme, et tout d’un homme en même temps, les bottes, la pipe, l’autorité et l’autonomie. Elle fut père et mère pour Chopin et Musset notamment. Aussi, depuis quelques années, depuis le “Trouble dans le genre” de la philosophe féministe et homosexuelle américaine Judith Butler, on vivrait à l’heure d’une mutation anthropologique sans précédent. Les genres,masculin et féminin, ne seraient à ses yeux qu’une construction sociale relevant indûment de la biologie et des lois de la nature. Simone de Beauvoir, entre-temps, n’avait quand même pas par hasard publié en 1949 “le Deuxième Sexe”, texte fondateur du mouvement féministe en France. L’intellectuelle existentialiste, rejetant justement le genre comme étant fondé sur la nature, y posait que le caractère sexuel est “ambigu” et non déterminé par la biologie. S’alignant sur Erasme qui avait dit plus généralement : “On ne naît pas homme, on le devient”, elle affirma ainsi plus spécifiquement la condition féminine : “On ne naît pas femme, on le devient.” Un demi-siècle plus tôt, au tournant du XXe, Sigmund Freud avait déjà soulevé un coin de voile sur la bisexualité psychique infantile. Tout indique désormais que le nouveau siècle sera religieux et sexuel. Dieu et le sexe formeront peut-être le couple détonant du XXIe siècle.


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