Auparavant, ils étaient appelés “psycho-maniaco-dépressifs”. Désormais, ils sont rebaptisés bipolaires, et sont devenus glamour. Ils conquièrent même Hollywood. Les patients souffrant de cette maladie qui les fait osciller constamment entre euphorie et dépression – avec des périodes d’accalmie – sont désormais des héros. Ou plutôt des anti-héros, têtes d’affiche de série ou de films américains.

Au premier rang desquels Carrie Mathison, personnage bipolaire qui a contribué à faire de la série “Homeland” un succès planétaire. Agent de la CIA, la jeune femme, incarnée par Claire Danes, est convaincue que Nicholas Brody, un Marine américain libéré après 8 ans de détention dans les geôles d’Al-Qaïda en Irak, est devenu un “ennemi intérieur”. Elle est certaine que le sergent Brody, durant sa détention, a été “retourné” par le terroriste Abu Nazir et qu’il représente désormais un risque pour la sécurité nationale de son pays. Elle va l’observer et même l’espionner afin de découvrir si le séduisant et charismatique soldat participe réellement à la préparation d’une attaque terroriste visant les Etats-Unis. Mais l’agent Mathison doit faire face à son propre “ennemi intérieur”. La blonde et diaphane Carrie souffre en secret de troubles bipolaires, ce qui amène le spectateur à douter de l’interprétation que la jeune femme fait de la situation. Son jugement est-il perturbé par sa maladie – est-elle paranoïaque  ? –, ou pouvons-nous lui faire confiance ?

Autre avantage : la maladie sert aussi aux scénaristes à maintenir le spectateur en haleine. La maladie “honteuse” que l’héroïne s’évertue à cacher depuis des années à la CIA, grâce à des médicaments fournis – du lithium – par sa sœur médecin, sera-t-elle découverte par le reste du monde ? Et puis quelle aubaine pour les scénaristes que ces changements d’humeur imprévisibles… Rebondissement garantis ! Cette faiblesse du personnage principal répond aussi à l’amour éternel de Hollywood pour les anti-héros, ces personnages imparfaits et complexes, auxquels nous pouvons si bien nous identifier. Pour certains psychiatres, comme le Français Laurent Muldworf, les sautes d’humeur des héros bipolaires, si aimés du public, renverraient en outre aux courants qui traversent la société actuelle, à la fois boostée par l’espoir du progrès scientifique et déprimée par la crise.

Selon les scientifiques, le tableau clinique des troubles bipolaires serait plutôt bien décrit dans la série. Le spectateur assiste à la fois aux hauts et aux bas que connaît l’héroïne. Si en phase de dépression, elle est incapable de se prendre en charge au quotidien, dans ses périodes “euphorique”, elle fait preuve d’une activité frénétique, et n’hésite pas à se mettre en danger, ce qui inquiète ses proches et ses employeurs.

Dans la série, ces phases lui permettent aussi des éclairs de génie, notamment lorsqu’elle se montre capable d’établir des liens inédits entre différents faits, dans le cadre de la traque du terroriste Abu Nazir. Si l’apparition d’“éclairs de génie” n’est pas démontrée scientifiquement, il semble cependant que les bipolaires, lors de certaines phases, peuvent être plus productifs et créatifs. Ils sont aussi décrits comme très portés sur l’affectif.

Le spectateur suit également la jeune femme dans sa lutte acharnée contre sa maladie, expérimentant des traitements comme les électrochocs. Elle tente aussi, au début de la saison 2, de garder la maladie sous contrôle en évitant tout stress : elle s’efforce d’adopter une alimentation saine, de dormir suffisamment, de suivre un horaire régulier… Ce qui est effectivement conseillé par les médecins. Mais Carrie abandonne bien vite ce train-train, et retourne à son ancien métier d’agent sur le terrain. Pour le plus grand bonheur du spectateur…