On sait que l’Angleterre ne serait pas tout à fait ce qu’elle est sans le rock. Mais saviez-vous que cette musique raconte aussi l’histoire d’une nation, d’une population ? Explications issues du supplément "Quid" de La Libre!

Pas de rock sans rhythm’n’blues. Pas de rock anglo-saxon sans rock américain. Pas de Blur sans Kinks. Pas d’Oasis sans Beatles. La liste peut-être longue qui met en relation les uns avec les autres. Si l’un ne se réalise pas dans la "continuation de", il se produit "en réaction à". Dès les années 50, le rock est une musique de jeunes : on appartient à un groupe, on aime les mêmes choses, on revendique de vivre plus librement, on s’oppose, on remet en question l’ordre établi symbolisé par les adultes.

Promenade dans un jardin anglais en n’empruntant que l’allée principale. (*)

1) The Beatles. "She Loves you" (1963). Les inventeurs de la pop moderne, ce sont eux. Grâce à leur travail sur la mélodie et les harmonies vocales. On ne compte plus ceux qui se revendiqueront de leur héritage.

2) The Rolling Stones. "Mother’s Little Helper" (1966). Les gentils Beatles, les méchants Rolling Stones ? L’allégation se doit d’être nuancée. L’image rassurante que les premiers renvoient sera vite balayée par l’hystérie collective qu’ils vont provoquer même si les Rolling Stones possèdent d’emblée une image beaucoup plus agressive. Dans "Mother’s Little Helper", les RS dénoncent l’emprise abrutissante des médias sur les consciences.

3) The Who. "My Generation" (1964). Pete Townshend, originaire de Sheperd’Bush, quartier ouvrier de Londres, signe là un hymne pour toute une jeunesse qui se reconnaît dans le fameux "I hope I die before I get old" (j’espère crever avant de devenir vieux), allusion aux rapports tendus entre enfants et parents. Pete symbolise le mouvement "Mod", une affirmation parfois violente de jeunes des classes moyennes qui raillaient les valeurs dominantes pour mieux les adopter.

4) The Kinks. "Dead End Street" (1966). Ray Davies, élevé à Muswell Hill, autre quartier ouvrier de Londres, confirme avec cette chanson qu’il est un redoutable observateur de la misère quotidienne des "petites gens" qu’il dépeint avc ironie et dandysme. Ici aussi, on a affaire à un hymne, prolétaire cette fois, mettant en scène la misère d’un couple au plus bas. Ray Davies est considéré par d’aucuns comme le plus grand parolier ("Sunny Afternoon", "Waterloo Sunset") et l’un des plus brillants mélodistes de l’histoire de la musique populaire anglo-saxonne.

5) David Bowie. "The Man who sold the World" (1970). Le rock dans sa version glam, loin de tout académisme. Visionnaire, l’artiste extravagant est en recherche permanente. Génie, créativité et sophistication. Ambiguïté, théâtralité.

6) Dr Feelgood. "Roxette" (1974). Lee Brilleaux et Wilko Johnson, qui se produisent dans les cafés londoniens, adoptent un jeu de scène énergique et rapide, jetant par là les bases du minimalisme qui sera le credo du punk rock. Retour aux fondamentaux : fougue, énergie, électricité en réaction au rock progressif des Pink Floyd ou de Genesis.

7) Sex Pistols. "Anarchy in the UK", "God Save the Queen " et "Pretty Vacant" (1976). Johnny Rotten et sa clique incarnent le punk anglais nihiliste (et son célèbre slogan "No Future"). Trois brûlots éructés pour hurler sa colère face au chômage qui touche en profondeur la première génération d’après-guerre. En deux ans (de 1976 à 1978) et un seul album ("Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols"), les Sex Pistols vont être à la base d’une révolution culturelle sans précédent dans le rock. C’est après avoir assisté à l’une ou l’autre de leurs performances (Londres en février, Manchester en juillet) que ceux qui ne sont pas encore The Buzzcocks, The Clash, Joy Division ou The Jam parmi d’autres vont être pris d’une irrépressible envie de former un groupe.

8) The Clash. "White Riot", "London’s Burning", "I Fought the Law", pour ne citer que les titres les plus marquants écrits par Joe Strummer entre 1977 et 1982. Il est la conscience politique du groupe et puise son inspiration en observant la déliquescence de l’Etat britannique qui, en 1976, trois ans après le choc pétrolier, voit le pays en piteux état, avec un taux de chômage en constante hausse.

9) The Jam. "In the City" (1977). "Down in the Tube Station at Midnight" (1978), "The Eton Rifles" (1979). Paul Weller, originaire de Woking, triste banlieue de Londres (encore et toujours), est un jeune homme en colère. "I wanna say/I wanna tell you/About the Young Ideas" (Je veux m’exprimer/je veux vous parler/Des jeunes idées) sur "In the City", quand "Down in the Tube Station at Midnight" relate le passage à tabac d’un quidam par des membres du National Front dans un couloir de métro.

10) Joy Division. "Disorder" (1979). Vivre et travailler dans l’environnement qui s’offre à la jeunesse fin des années 70 n’a rien de très excitant. Jeune homme morose, Ian Curtis est pris dans l’étau d’un monde déroutant et hostile. Avec acuité, il en traduit l’aliénation et le désespoir. Froid et martial.

11) The Smiths. "How soon is now ?" (1985). Morrissey au chant, Johnny Marr à la guitare. Les angoisses, les inquiétudes, les questionnements, les tourments, en un mot, de l’âge adolescent.

12) Radiohead. "Creep" (1993). Thom Yorke, amoureux d’une jeune fille qui n’est pas de son milieu, la suit partout. Colère, dégoût, mâtiné d’émerveillement nuancé par un certain détachement.

13) Blur. "Girls&Boys" (1994). Fer de lance de la britpop (avec Suede), le groupe emmené par Damon Albarn ressuscite les mélodies des Kinks et des Beatles. Chanté avec entrain, ce titre est une esquisse des mœurs des banlieusards londoniens.

14) Oasis. "Supersonic" (1994). Les frères ennemis, Liam et Noel, ont grandi dans une famille pauvre, dans la banlieue de Manchester. Ils ont remis au goût du jour le rock anglais sixties. Le contexte est au bruit et à la fureur de la crise sociale. N’oublions pas leurs frasques…

15) The Savages ou Palma Violets font partie de ceux qui entretiennent, aujourd’hui, la flamme du rock de la fin des années 70 et du début des années 80. Même si l’urgence ne s’incarne plus dans le rock, mais dans d’autres genres, comme l’electro ou le hip hop.


(*) Pour l’anthologie, il sera toujours temps de se procurer "Le nouveau dictionnaire du rock", en deux tomes, sous la direction de Michka Assayas (Robert Laffont, coll. Bouquins, env. 34,50 € par volume)


Ce samedi, dans le supplément "Quid" de La Libre, découvrez 24 pages spéciales sur la Grande-Bretagne