Que l’on veuille blesser l’autre ou le caresser dans le sens du poil, la langue regorge de mots pour arriver à ses fins. Deux linguistes passent l’insulte et la politesse au crible. En appelant un chat un chat.

Ne la traitez pas de “vieille” ou de “ménopausée". De son propre aveu, elle pourrait mal le prendre. Depuis 20 ans, Laurence Rosier, linguiste de l’ULB, étudie l’insulte. “Les gens me disent : ‘Ca doit être amusant’. Mais non. L’insulte basique, c’est une violence.”

Auteure, en 2006, d’un “Petit traité de l’insulte” et organisatrice, fin 2015, d’une exposition intitulée “Salope !”, Laurence Rosier en connaît un rayon sur ces agressions verbales que nous avons tous, un jour où l’autre, lancées à la tête de quelqu’un. “En tant que sujet d’étude, l’insulte est un baromètre de ce qu’on accepte ou pas dans une société”, explique-t-elle.

Petite définition

“C’est la profération d’une émotion. On peut la voir comme quelque chose qui fait exploser une tension et qui ne mènerait pas plus loin ou, au contraire, comme un degré dans une tension qui pourrait mener vers quelque chose de plus grave : les coups.” Est-ce un aveu de faiblesse ? “Oui, c’est une manière de répondre à une agression quand on n’est pas capable de dire autre chose. Ca peut être aussi une expression de la colère. Mais ce n’est pas toujours une faiblesse parce que, parfois, l’insulte est proférée pour écraser l’autre, lui clouer le bec.”

Le petit théâtre de l’insulte

Laurence Rosier voit l’insulte comme un petit théâtre. “Il n’y a pas toujours de public (par exemple lors d’une scène de ménage), mais il y a l’insulteur, l’insulté, l’insulte, le contexte, la situation et la mémoire. Le contexte, c’est de dire : ‘Je lui ai dit “bougnoule” mais j’étais énervé; ce n’est pas raciste’, ce qui arrive très souvent. Et la mémoire va dire : “bougnoule”, c’est quand même un terme qui, historiquement, était raciste. Ce n’est pas un mot du dictionnaire qui fait que l’on va considérer qu’on est insulté ou pas mais bien la subjectivité du récepteur, la mémoire, le contexte.”

La linguiste classe les insultes en quatre types : les sociotypes (liées aux professions et attitudes sociales), les ethnotypes (les insultes racistes), les sexotypes (en lien avec le genre ou l’orientation sexuelle) et les ontotypes (touchant à l’essence de la personne). “De tout temps, on retrouve dans le fonds de commerce de l’insulte la désignation de l’autre, de l’étranger, tout ce qui est à caractère sexuel et puis, même si ça a peut-être évolué, les insultes à caractère religieux. Aujourd’hui, des insultes mêlent identité et religion comme ‘sale juif’ou ‘sale musulman’, avec un caractère plus politique.”

Une salope reste une salope

Les femmes ne sont pas épargnées. “Les insultes à caractère sexiste sont de toute éternité et toujours extrêmement d’actualité. Et, de la classe populaire à l’aristocratie, une salope reste une salope.”

Les homosexuels non plus. “Dans le milieu du sport masculin, la question de la virilité est extrêmement importante. Même s’il y a autant d’homosexuels qu’ailleurs, ‘tapette’ est une insulte qu’on y trouve couramment car on insulte ce qui fait sa valeur mais aussi sa peur”, signale Laurence Rosier.

La linguiste livre son triste top 5 des insultes transversales et non ancrées sociologiquement, qui en dit long sur le peu de considération fait aux femmes et aux homosexuels : fils de pute, salope, enculé, pédé et tapette.

Le 8 avril, un tribunal parisien a débouté un apprenti coiffeur qui voulait faire reconnaître une discrimination. Il avait été licencié en raison de son homosexualité. Son ex-employeur lui avait envoyé par mégarde un SMS disant : “Je ne le sens pas ce mec : c’est un PD, ils font tous des coups de putes”. La justice a tranché : “PD” n’est “qu’un simple abus de langage” sans caractère “péjoratif ou homophobe dans l’esprit de la manager.”

La noirceur de l’humanité

En Belgique, les insultes sexistes, homophobes et racistes sont pénalisées. Elles n’ont pourtant pas disparu. “On fait plus attention aux insultes racistes car elles sont punissables mais les réseaux sociaux révèlent ces mots-là. Ils donnent accès à des torrents de haine, à toute une noirceur de l’humanité qui a toujours été là mais qui, avant, n’avait pas la possibilité de s’exprimer”, constate Laurence Rosier. “L’insulte existera toujours. La violence verbale fait partie du langage et de ses usages. Elle évoluera en fonction de ce qui sera permis au niveau juridique et des reconfigurations géographiques.”

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