Deux femmes, deux approches du féminin dans l'apparence, au boulot et avec les autres...

"Moi, l’androgyne, je suis aussi une femme"

Autoportrait par Isabelle Lemaire.


J’ai le corps d’une fille de 13 ans (les filles d’avant l’invasion des perturbateurs endocriniens) depuis que j’en ai 16 et ça fait presque 30 ans que ça dure. Filiforme génétique, à la tante Sidonie de "Bob et Bobette".

Comment s’habiller quand on fait une taille zéro, qu’on peut compter à l’œil toutes vos côtes et que vos jambes sont, en plus, un peu tordues ? Certainement pas avec des décolletés plongeants, ni avec des mini-jupes ni avec des vêtements ultra collants. Autant éviter le ridicule. Même si je ne m’interdis pas des "vêtements de fille", je suis très largement pantalon et fringues confortables, sans qu’elles soient faites en toile de jute et informes. Pour des raisons pratiques aussi : je me déplace au quotidien à pied, en transports en commun et je suis amenée à aller crapahuter sur le terrain, dans des fermes, des usines, des manifestations. Donc, j’ai également opté pour le port quotidien de chaussures plates. Tanguer sur le pavé juchée sur des talons aiguilles ou moins aiguilles, non merci.

Il faut encore préciser qu’à cause d’une tignasse difficilement domptable, j’ai les cheveux courts depuis perpette et que j’ai renoncé au maquillage depuis plus de 20 ans. Pas que ça à faire le matin de passer deux heures devant le miroir à me ravaler la façade à coup de peinture.

Les jambes poilues en rue, ça ne passe pas

Dans mon jeune temps, je fréquentais un milieu où il n’était pas particulièrement bien vu pour les filles de s’épiler. J’ai suivi le mouvement (sans pour autant me laisser pousser la moustache) et puis j’ai renoncé devant les moqueries en rue, les marques de dégoût affichées ouvertement. J’ai cédé à la pression sociale et à la bêtise humaine.

Alors, avec cette apparence si éloignée des standards de la féminité, mais que j’ai choisie et que j’assume, à quoi fais-je face au quotidien ? A de fréquentes confusions sur mon genre. Je ne m’étonne pas (et ne me formalise pas non plus) si, depuis mon plus jeune âge et encore aujourd’hui, on m’appelle "jeune homme" ou "Monsieur". Sans rien savoir de ma vie privée, on a souvent supposé que j’étais lesbienne. Ben non.

Elle porte des lunettes : ça doit être une intello

Je comprends bien aussi que mon naturel ne colle pas aux goûts masculins les plus communément répandus (même les mecs soi-disant cool aiment bien qu’on "s’arrange un peu").

N’étant pas un objet de désir, je souffre donc un peu du syndrome de la bonne copine. Au boulot, une paix royale. Certains se disent peut-être que je pourrais faire un effort mais ils ne m’en parlent pas. Comme en plus du reste, je porte des lunettes et que mon visage est allongé (gage de sérieux pour les physiognomonistes du dimanche), on ne remet pas en cause mon intelligence, sur laquelle je mise de toute façon mille fois plus que mon physique pour nouer des relations.

Je ne subis qu’extrêmement rarement sifflets, commentaires égrillards ou autres "Mademoiselle, t’es bonne" balancés par des gros lourds (pour ne pas dire autre chose) dans l’espace public. Comme je ne joue pas la carte de la séduction, les femmes ne m’envisagent pas comme une rivale. Ouf, quand on sait combien elles peuvent se montrer féroces entre elles.

Bref, ma féminité, qui s’exprime autrement, passe largement inaperçue. Je m’en fiche : ceux qui s’arrêtent aux apparences ne m’intéressent pas.


"Moi, hyperféminine, je ne suis pas que femme"

Autoportrait par Maria Udrescu.


Je ne suis pas du matin. Je serais capable d’échanger mon compte en banque contre deux heures de sommeil supplémentaires et je suis aussi efficace qu’un escargot à un marathon avant d’avoir bu mon café. Pourtant, je prends vingt minutes - oui, vingt minutes, pas trois heures - tous les matins pour me maquiller, assortir mes vêtements, avant d’enfiler mes talons. Si, à l’université, j’ai fini par céder et essayer de limiter mon look dit trop "Madame", j’ose enfin me constituer une garde-robe digne des avocates de la série Suits - tailleur, chemise et jupe crayon - et surtout, l’afficher. Une vraie libération. Plus la journée s’annonce longue, plus je veillerai à mon apparence et plus mes chaussures seront hautes - à moins que mes reportages prévoient un passage sur la Grand-Place, dont les pavés confèrent aux femmes à talons aiguilles un air de Bambi qui fait ses premiers pas.

Vous l’aurez compris, j’ai un côté ultraféminin. J’ai acheté une coque d’ordinateur rose, je m’épile de la tête aux pieds, j’investis de l’argent dans des produits de beauté, j’ai une trousse digne d’une maquilleuse professionnelle et j’adore m’habiller de façon élégante. Il est vrai, le fait que je suis née en Roumanie, où la coquetterie est un mot d’ordre pour toute femme, n’y est sans doute pas pour rien. Mais il ne s’agit pas de faire plaisir aux autres, mais de me faire plaisir à moi. Ni de me soumettre aux codes de la société. Après tout, si je devais faire comme tout le monde, j’abandonnerais justement ce style qui ne passe pas toujours inaperçu, comme l’ont fait nombre de mes amies.

"Vous n’avez pas l’air d’une journaliste"

Autant on critique une femme qui n’est pas suffisamment coquette, autant on va poser un jugement sur une autre qui l’est trop. Gare à vous si vous ne vous fondez pas dans le paysage. Sinon quoi ? Sinon, préparez-vous à être servie en clichés.

"- Tu fais quoi dans la vie ?

- Je suis journaliste.

- Mais non ? ! Dans la mode ?

- Non, politique internationale.

- Wah, on ne dirait pas hein."

Robe moulante, ongles vernis, parfum, rouge à lèvres vif, cheveux blonds. Et d’origine roumaine, qui plus est. Le jeune homme pensait avoir déjà saisi le personnage en m’apercevant dans un bar aux heures perdues. Peut-être avait-il même parié avec ses potes que mon QI serait plus faible que le degré d’alcool de mon verre de vin. Raté. La scène paraît sortie tout droit d’une comédie de mauvais goût, mais ne s’est pas déroulée qu’une seule fois. Elle n’implique pas toujours des hommes. Mais toujours le même regard ébahi, qui peut être aussi flatteur qu’énervant. C’est qu’une femme peut être coquette et s’intéresser à autre chose qu’au magazine "Jeune et Jolie" ? Révélation. Je ressens souvent une sorte de satisfaction à briser ce genre d’idées reçues, même si souvent certains hésitent à croire que c’est bien mon métier, où se consolent en se disant que je dois quand même être un peu superficielle sur les bords.

Au travail, mon style m’attire souvent des réactions plutôt drôles et est même devenu un running gag - "t’as encore acheté des chaussures n’est-ce pas ?" - auquel je participe moi-même, avec autodérision. Je suis capable de rire sur mon apparence, puisque je l’assume pleinement. Mais il m’a fallu du temps, de la patience et de la maturité. Et rien n’y fait, les "toi, tu devrais travailler pour Chanel" me fatiguent toujours autant.

Figurez-vous qu’enfiler une robe et des talons aiguilles le matin ne fait pas de moi une obsédée de la mode, que je connais en fait très peu. Et que mettre du rouge à lèvres ne m’empêche pas d’être passionnée par la politique ni de faire du reportage de terrain, une activité que j’aime au point d’avoir investi dans une ou deux paires de baskets. C’est dire. Bref, que mon apparence très féminine soit remarquée n’est pas ce qui me dérange. Mais bien ceux qui s’y arrêtent.