Magazine Tout le monde le sait, la réalité d’une femme habitant à Stockholm n’est évidemment pas la même que celle qui vit en Arabie saoudite. En Belgique, on serait également tentée de dire qu’une ouvrière n’a pas le même statut qu’une bourgeoise mais ici encore, aucune généralisation n’est bonne à faire, car si la question de bagage culturel, social et financier entre en ligne de compte, chaque femme est aussi confrontée aux mêmes problèmes potentiels : la réussite de sa vie professionnelle (avec un salaire juste), la gestion des tâches ménagères, la perception d’une pension alimentaire… Bref, elle est confrontée chaque jour au respect stricto sensu de tous ses droits.

De fait : Sophie a le droit de percevoir une pension alimentaire mais ne réclame rien malgré le salaire bien plus élevé de son ex-mari “parce que la garde est partagée”. Sylvie n’ose pas non plus la réclamer par peur que son ex-mari prenne les enfants en otage, en représailles. Marine n’a pas décroché le poste pour lequel on lui a pourtant assuré qu’elle avait toutes les préférences car son futur employeur potentiel “ne supporte pas ces mères qui doivent s’absenter à la première poussée de fièvre”. Et Coralie a vu son chômage réduit de moitié en cohabitant avec son conjoint qui estime tout de même que le partage des frais du ménage se doit d’être parfaitement équitable.

Bien plus grave, Isabelle s’est entendu dire que les services de sécurité ne se déplacent pas pour une violence domestique “banale et sans bain de sang”.

Depuis le code civil de 1830, hérité de la vision patriarcale de Napoléon, l’évolution est considérable. Autrefois reléguée au service de son homme “tout-puissant”, la femme mariée, considérée comme incapable et confinée aux statuts des mineurs, des déchus ou des déments, a lentement acquis le droit d’exister à part entière, tant dans la sphère privée que publique. En théorie…

La working class héroïne
De fait, le World Economic Forum place la Belgique en 33e position dans son rapport sur l’égalité. Lorsque l’on considère uniquement la participation des femmes dans l’économie, la Belgique dégringole à la 65e place… Le seul paramètre qui nous empêche de terminer bon dernier dans le classement, c’est le taux de participation des femmes en politique, unique fonction pour laquelle la parité (au sein des listes électorales) est une obligation légale. Un certain nombre de secteurs professionnels ou de professions restent presque exclusivement le domaine d’un sexe ou de l’autre. Dans le monde du travail, les possibilités d’emploi sont moindres pour les femmes et la précarité plus grande pour elles. De surcroît, pour réussir professionnellement, elles doivent s’adapter au modèle masculin et en adopter les valeurs de compétitivité et d’agressivité.

Le manque d’égalité dans la vie économique n’est pas anecdotique : plus de 60 % des diplômés universitaires sont des femmes, et malgré cela, seules 6 % d’entre elles ont des fonctions de “top management” et 2 % sont PDG. Les sociétés se privent de tant de talents et de diversité dans leur management que leur performance économique en est aussi affectée.

Mais ce n’est pas tout… l’inégalité a aussi un impact négatif sur la croissance globale du pays. Une étude européenne, révèle que, si le taux d’activité des femmes (emploi + heures de travail) était égal à celui des hommes, le PIB de la Belgique augmenterait de 26 %, ce qui équivaudrait à 5000 € en plus par personne par an !

L’exercice du pouvoir en entreprise reste aussi principalement l’apanage des hommes. Comme le relève Isabella Lenarduzzi, présidente de Jump” Empowering Women, Advancing the Economy”, une société qui soutient les femmes dans leurs projets : “Si des progrès indéniables ont été faits au sein des Conseils d’administration sous la pression de la discussion de quotas (on passe à 16 % de femmes contre 12 % il y a un an en Europe), selon 20-First, 97 % des membres des comités exécutifs des grandes entreprises en Europe sont des hommes. Pire, 43 de ces 100 plus grandes entreprises
européennes sont dirigées par une équipe exclusivement masculine”, souligne l’étude. Parmi celles-ci : Shell, Volkswagen, Novartis, Arcelor Mittal ou encore Auchan.

Nous sommes donc loin de la définition paritaire prônée par Françoise Giroud : “ La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente”.

Cerise sur le gâteau au goût amer, la crise économique que nous traversons n’annonce rien de bon. Hafida Bachir, présidente de l’association “Vie Féminine” tire la sonnette d’alarme : “ Aujourd’hui, en Belgique, les femmes ont théoriquement les mêmes droits que les hommes. L’égalité des droits est garantie par des textes nationaux et internationaux. Pourtant, au quotidien, les femmes continuent d’évoquer leurs droits par la négative : les droits qu’elles n’ont toujours pas, ceux qu’elles peuvent difficilement faire valoir, ceux qu’on leur refuse… Qu’il s’agisse de l’emploi, des violences, du logement, de la santé, du divorce, des pensions alimentaires, de la mobilité ou du handicap, de nombreux obstacles empêchent les femmes d’accéder aux droits les plus fondamentaux. Cette situation est encore aggravée par les mesures d’austérité qui frappent de plein fouet les femmes et remettent en cause certains droits durement conquis : la dégressivité des allocations de chômage, le durcissement des conditions d’accès aux prépensions ou chômage avec complément d’entreprise, la réforme des pensions, les restrictions sur le crédit-temps sont autant de mesures qui continuent à discriminer les femmes et à mettre à mal leur autonomie financière. Par ailleurs, le changement dans les modalités du calcul de l’index, le gel des salaires, la flexibilisation de l’emploi justifiée par la conciliation entre la vie privée et professionnelle constituent des attaques supplémentaires contre les droits économiques des femmes. Cette politique d’austérité imposée par l’Europe à tous les états membres provoque chez de très nombreuses femmes l’exclusion, la précarité, la pauvreté et la débrouille pour faire face aux besoins les plus élémentaires. Il est urgent que les femmes de tous les états membres se solidarisent entre elles pour contrer cette politique d’austérité !

Un nouvel équilibre collectif
Et, comme le relève encore Isabella Lenarduzzi : “ Plus les hommes ont des postes à responsabilité, plus ils ont d’enfants. C’est exactement l’inverse pour les femmes ! Plus le salaire des femmes est élevé et plus leurs maris consacrent du temps aux tâches ménagères et à la famille, le pouvoir et la confiance de négocier à la maison s’affirmant avec la réussite, la reconnaissance et le salaire gagnés au travail. Les femmes se sont déjà beaucoup
adaptées au monde de l’entreprise. Ce sont désormais les entreprises qui doivent changer leur culture pour qu’elle soit plus “mixte”. Dans les pays où il est possible et bien considéré de travailler à temps plein tout en ayant des enfants en bas âge, les femmes font plus d’enfants et travaillent plus (France, Belgique, Scandinavie contre Espagne, Italie, Allemagne ou Japon). Les solutions à préconiser seraient dès lors les suivantes : substituer le concept de maternité par celui de parentalité, définir un partage équitable des responsabilités professionnelles et familiales. Hommes et Femmes sortiraient dès lors de leurs modèles définis pour tendre à devenir eux-mêmes, c’est-à-dire unique ! Le patriarcat qui sépare les hommes des femmes et les femmes des autres femmes avec qui elles se sentent en compétition pour attirer l’attention des hommes, se délaie progressivement. Nous sommes en route vers un nouvel équilibre collectif et individuel de notre masculin/féminin…


Un équilibre nécessaire à l’ensemble de la société, comme le souligne l’analyste jungienne Michèle Le Clech : “Notre société patriarcale a tendance à mépriser les valeurs traditionnellement liées au féminin et qui se traduisent par une relation à l’autre plus simple, plus aimante, par le retour à la terre, au corps, dans le respect et non l’exploitation. Pour s’adapter, certaines femmes ont dû incarner des valeurs masculines, et elles en souffrent.

Aujourd’hui, les femmes témoignent qu’elles portent en elles une force qui tend vers l’union. Ces valeurs féminines habitent aussi nos compagnons, nos frères, nos fils. C’est sur ce terrain que nous pouvons œuvrer. Nous connaissons les dérives du patriarcat, et il serait hautement salutaire pour l’ensemble de la société de réhabiliter le féminin et les valeurs dites “féminines” dans ce monde.”
Autant d’avancées qui sont rendues possibles tant par une solidarité et un sens de la responsabilité sociale, que par un travail individuel. Nous femmes, avons réellement le pouvoir de faire évoluer les choses. À méditer… mais surtout, à consolider.