Ceci est une fiction.

Vous êtes-vous déjà figuré ce que pourrait être notre monde sans connexion internet  ? …

Assis dans le fond du bistrot, nous regardons passer le temps, nous tentons de recoller les bribes d’informations qui nous arrivent vaille que vaille, et nous analysons les réserves de cafés qui subsistent. Elles ne sont d’ailleurs pas les seules à se tarir à vue d’œil.

Ce matin, cela fait trois jours que “le black-out” a eu lieu. Le plus étrange finalement, c’est que face à ce phénomène planétaire, nous avons mis une matinée à nous rendre compte de ce qui se passait, et plus de 24h pour comprendre l’ampleur du phénomène : internet, au petit matin, s’était crashé en plein vol. Sans crier gare, toutes les connexions s’étaient coupées. Était-ce un attentat d’une ampleur inédite ? Une surcharge du réseau ? Aucune hypothèse n’est pour l’heure satisfaisante. Les conséquences sont en tout cas innombrables : notre modernité vient de s’écrouler comme un château de cartes.

C’est bloqué dans des embouteillages monstres à l’entrée des grandes villes que nous avons progressivement compris qu’il ne s’agissait pas d’une défaillance ponctuelle ou régionale. Les transports en commun étaient à l’arrêt, les feux de signalisation ne fonctionnaient plus, les journaux n’étaient pas parus, et les radios mirent plusieurs heures avant de se replier sur des techniques plus anciennes pour réémettre des informations. Même les appels téléphoniques furent défaillants, tout comme les liaisons postales, surchargées à leur tour.

Le plus étonnant cependant, fut ces sentiments de solitude et de solidarité qui s’entremêlaient dans une même confusion. Nous avions tellement pris l’habitude de nous réfugier dans l’édredon des réseaux sociaux pour commenter en direct les soubresauts de l’actualité, que ne plus pouvoir y recourir pour partager nos impressions bouscula nos repères.

Tout est à repenser...

Et dans le même temps, les relations interpersonnelles prirent le relais avec naturel. Les bribes d’informations qui remontaient d’un cousin des provinces étaient choyées comme des trésors à ne pas perdre. On se serrait les coudes.

Le tenancier du bistrot qui nous tient lieu de bureau informel a ressorti quelques vieux livres pour nous aider à passer le temps. Flaubert, Camus, Bernanos… L’épaisseur des ouvrages agit comme une étrange Madeleine de Proust. Ses provisions alimentaires, par contre, demeurent son inquiétude. La logistique de distribution, totalement désorganisée, le touche comme elle touche les grandes surfaces. Ce sont les autorités communales qui ont repris la main sur les vivres à partager.

Le plus grave, cependant, reste pour les services sociaux, médicaux, et les banques. Un krach boursier est ainsi inévitable, même si toutes les places boursières sont verrouillées. En attendant, la distribution des liquidités ne se fait plus, ou très peu. C’est sans doute ce phénomène qui, avec le manque de vivres, déclenchera les premières émeutes d’envergure. L’armée est déployée aux points névralgiques, tout en gardant un œil sur l’international. On évoque les premiers conflits frontaliers.

Au niveau international, tout est d’ailleurs à repenser. La reprise des premières connexions est prévue dans la semaine. Des essais parallèles ont déjà eu lieu, et des connexions pirates fleurissent un peu partout. Mais rien n’est encore sécurisé ou coordonné. Les autorités internationales sont réunies en un lieu tenu secret, entourées de spécialistes et des grands acteurs du net. Leur seule annonce fut la promesse d’une sauvegarde de l’ensemble des données informatiques et bancaires contenues dans les immenses data center. Faut-il les croire ?

De notre côté, nous nous sommes repliés sur nos cercles proches. Des journaux locaux et imprimés de manière rudimentaire circulent en sous-main et déploient leurs analyses. On réalise progressivement qu’un continent numérique s’est noyé dans ses propres limbes, qu’il avait grandi plus vite que nous, et qu’il nous échappait encore. Nous n’avions aucun moyen de le conceptualiser pleinement, et pourtant nous nous y étions jetés à corps perdu.

Pour le reste, les relations humaines, entre proches, sont restées fidèles à elles-mêmes. Le partage est même redevenu la norme. “Prêts de DVD”, annoncent quelques riverains à leurs fenêtres.

Mon voisin de table, intrigué, me tend tout à coup son carton de bière. Sorte de Facebook des temps nouveaux, le client précédent y a griffonné quelques étranges prophéties. “Le vrai bonheur, c’est de désirer ce qui nous résiste. Internet ne fut qu’un leurre. Le temps et l’espace résisteront, forts de leur inviolable épaisseur.


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