Vous vous imaginez traverser en pleine nuit la rue Neuve à Bruxelles sans être éclairé par les vitrines de tous ses magasins ? Pas vraiment ? Pourtant, pas loin de chez nous les Français ont déjà sauté le pas.

Depuis le 1er juillet, en effet, un arrêté vient d'entrer en vigueur dans l'Hexagone. Ce texte, porté par Delphine Batho, la ministre de l'Ecologie tout juste déchue, vise tout d'abord les façades des bâtiments non résidentiels tels que les écoles, les bureaux, les commerces, les entreprises ou autres. Elles devront être éteintes entre 1 heure et 7 heures du matin tout comme les vitrines des magasins. Enfin, les éclairages intérieurs des commerces et notamment les bureaux doivent être plongés dans la pénombre au plus tard une heure après l'extinction des feux. Tout contrevenant s'exposant à une amende de 750 euros."Cette mesure simple permettra d'économiser l'équivalent de la consommation annuelle d'électricité de 750 000 ménages, d'éviter l'émission de 250 000 tonnes de CO2 et de réaliser une économie de 200 millions d'euros", annonçait l'ancienne ministre.

 

En Belgique, un sondage réalisé par l'Union des Classes Moyennes (UCM) indique que l'éclairage représente 50 à 80% de la consommation électrique des commerçants. "Un quart de cette consommation est utilisé lorsque l'entreprise est fermée", ajoute  Marie Roy de la Fédération Inter-Environnement Wallonie qui chapeaute 150 associations œuvrant à la préservation de l'environnement. "C'est vraiment du gaspillage !"

 

Il appartiendrait aux Régions de prendre des mesures en la matière. Or pour le moment aucun cadre juridique n'oblige les commerçants et les entrepreneurs du pays à prendre de telles dispositions."C'est un sujet qui ne passionne pas les foules", déplore-t-elle. "On organise la Nuit de l'Obscurité pour faire prendre conscience de cette pollution lumineuse. On a encore beaucoup à faire mais on espère faire bouger les choses."  Et changer plus précisément les préjugés. "On parle de risques d'insécurité mais dans certains cas le parking d'un commerçant est entièrement illuminé alors qu'il suffirait d'allumer une ou quelques zones. Là où se trouvent les détecteurs de mouvement par exemple". Mêmes critiques en ce qui concerne l'efficacité des vitrines illuminées entre minuit et 4 heures du matin. "Je ne suis pas sûre qu'elles soient vues par beaucoup de passants. On ne demande pas à revenir à la bougie mais il faut vraiment être plus rationnel," ajoute Marie Roy.

 

"Encadrer mais ne pas interdire"

 

En Wallonie, trois députés membres du parti Ecolo (Xavier Desgain, Veronica Cremasco, Marianne Saenen) ont rédigé une proposition de décret visant à lutter contre cette pollution lumineuse. "Notre texte cible les éclairages extérieurs ou visant l'extérieur quels que soient les bâtiments", explique le député Xavier Desgain. L'éclairage routier, celui des terrains de sport, les canons à lumière, les dispositifs publicitaires dans la rue, les vitrines des commerçants ou encore les bâtiments résidentiels seraient concernés. Mais ce texte, s'il est adopté, ne sera pas le pendant wallon de l'arrêté français car il ne prévoit pas l'interdiction pure et simple d'extinction des feux. "Il s'agit d'encadrer, mais ne pas interdire l'éclairage. Nous souhaitons améliorer l'efficacité de la luminosité de certains bâtiments. Les vitrines par exemple peuvent être réglées ou éteintes en fonction de l'heure. Lorsque les bureaux sont vides, il n'y a pas de raison que les lumières soient allumées", argumente M. Desgain. "On doit réunir tous les acteurs pour pouvoir se mettre d'accord."

 

D'autant que dans certains grands bâtiments il serait difficile de couper totalement l'électricité. Dans le cas où la Région bruxelloise adopterait une telle mesure, l'entreprise Belgacom serait bien embêtée. Dans les deux tours jumelles situées à deux pas de la gare du Nord, par exemple, une partie des bureaux est constamment occupée. Le call-center de la marque est ainsi ouvert 24h/24. "On éteint pratiquement tout à partir de 5 heures 30 du matin", explique Frédérique Verbiest porte-parole de la marque. "Pour des raisons de sécurité certains bureaux doivent néanmoins rester allumés pour que les gardiens puissent circuler entre les bureaux ou en cas d'incendie." Quid des travailleurs de nuit dans l'Hexagone ?

 

L'autre bémol par rapport aux arguments avancés par le ministère de l'Ecologie français concerne les risques que font peser ces lumières sur le sommeil des habitants. Le communiqué avance en effet que "des nuisances (...) peuvent aussi empêcher le sommeil et causer fatigue, irritabilité." Un argument appuyé par une étude de l'Institut National du Sommeil et de la Vigilance (INSV) en France. Cela ne tient pas la route selon Robert Poirrier, médecin neurologue et directeur du laboratoire du Centre d'études des troubles de l'éveil et du sommeil  au CHU de Liège : "la lumière n'a d'effet sur le sommeil qu'à partir de 2000 lux. Or les néons des vitrines des magasins et de la publicité sont bien en dessous. Ils ne présentent pas de danger  pour le sommeil."

 

La proposition de décret devrait être présentée au sein de la commission de l'environnement du parlement wallon "lors du premier trimestre de la rentrée", espère Xavier Desgain. En attendant les mesures des Régions flamandes et bruxelloises ?