Nous n’étions jamais allées à Giverny. Peur des foules ; peur d’un lieu vidé de son âme, d’un lieu devenu l’ombre de lui-même. Il était pourtant impensable qu’une amatrice de jardins ne découvre pas un lieu réputé dans le monde entier pour les tableaux célèbres qu’il a inspirés… Nous avons été émerveillées ! Dans ce jardin entretenu au bouton, véritable atelier en plein air, la magie opère. Au fil des saisons, le pont aux glycines, l’étang aux nymphéas ou la longue allée de capucines impressionnent toujours.

Le clos normand

En 1883, le coup de foudre est total. Lors d’une promenade à la campagne, Monet décide d’acheter une maison villageoise, toute simple, entourée d’un jardin clos de murs d’environ 1 ha. Jusqu’à sa mort en 1926, tel un véritable gentleman farmer, il y restera loin du monde trépidant et des tracas de la vie parisienne. Sa maison dans les champs devient une retraite poétique et le jardin une de ses œuvres majeures.

Un premier jardin est créé le long de la façade et au-delà de la terrasse. Des rosiers grimpants et de la vigne vierge envahissent les murs, des serres et ateliers sont aménagés, des longues plates-bandes et des parterres de fleurs sont délimités par des bordures de briques. Le dessin paraît assez strict mais, en réalité, il est adouci par un foisonnement de plantes débordantes des rectangles de couleurs. Devant la porte, un axe, la grande allée aux capucines, s’étire jusqu’au portail.

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Les fleurs sont les reines de cet espace. De quoi permettre à Monet de jouer avec les camaïeux tout en ajoutant quelques contrastes ponctuels. À différents endroits, l’œil ne perçoit plus qu’un immense champ fleuri. Des plantes simples sont installées à la manière des jardins de curé. La saison commence par les narcisses, tulipes, myosotis, pensées, giroflées et jacinthes, se poursuit avec les iris, pivoines ou juliennes des dames, puis avec les cosmos, dahlias et roses opulentes. Sans oublier les tournesols spectaculaires qui élèvent le regard dans les plates-bandes étroites ponctuées de colonnes métalliques prêtes à soutenir des rosiers. Ce jardin témoin d’une époque où l’horticulture est à son apogée représente pour Monet le peintre jardinier, un véritable tableau vivant.

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L’étang aux nymphéas

Le deuxième jardin est très différent du premier. Annexé 10 ans plus tard, lors de l’achat d’une prairie située au-delà de la route, il deviendra un jardin d’eau plus sauvage et naturel, planté d’arbres, arbustes et bambous.

Pour réaliser un espace digne de ce nom, Monet n’hésite pas à détourner un bras de l’Epte, un affluent de la Seine. Un pont japonisant inspiré de sa collection d’estampes japonaises est le point de mire de la composition dominée par les courbes et les arrondis.

Peint inlassablement dès 1899 dans la première série des Ponts, jusqu’aux dernières toiles en 1918, il deviendra un des éléments les plus célèbres. Au printemps, des glycines se relaient pour l’égayer. D’abord celle de Chine à fleurs bleu mauve, Wisteria chinensis, puis celle du Japon, W. floribunda à fleurs blanches. En été, des nymphéas de toutes les couleurs s’ouvrent délicatement à la surface de l’eau. Ils sont à l’origine d’un cycle d’œuvres monumental. Tout autour, quelques arbres et arbustes bien choisis comme des érables et azalées du Japon ainsi que des grands arbres au port majestueux comme un Paulownia tomentosa ou un saule pleureur.

Cet espace est plus subtil. Jardinier et peintre de la lumière, Monet désire ici se perdre parmi les ombres et les reflets du ciel ou des plantations dans le miroir d’eau. Même en l’absence de floraisons, les feuillages aux formes diverses jouent la vedette. Ils filtrent les rayons du soleil, donnent de la profondeur et ajoutent des contrastes harmonieux.

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Restauration

Après son décès en 1926, la maison reste dans la famille. Elle est notamment occupée par son fils. En 1966, ce dernier décide de léguer l’ensemble, le domaine et les collections, au musée Marmottan, propriété de l’Académie des Beaux-Arts. Le but est d’accueillir à Giverny des artistes en résidence, peintres, photographes, écrivains et jeunes créateurs comme son père aimait le faire.

En 1976, après une trop longue période d’abandon, le jardin renaît enfin de ses cendres. Quatre années sont nécessaires pour restaurer les ambiances chères au peintre impressionniste. Grâce à l’expérience et au savoir-faire d’une talentueuse équipe de jardiniers, les floraisons se succèdent à nouveau sans discontinuer. L’idée n’est pas de planter à l’identique mais plutôt dans l’esprit de Monet, de ses toiles, de sa palette de couleurs. Des rosiers remontants (ils refleurissent par vagues pendant tout l’été) remplacent, par exemple, ceux qui ne fleurissaient qu’une seule fois en juin, juillet. L’essentiel des végétaux est produit sur place par bouture ou semis dans une petite pépinière attenante. Les bulbes et fleurs annuelles sont installés en fonction des saisons. Les plantes vivaces font le lien.

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En 1980, le jardin ouvre ses portes au public, en même temps que la nouvelle Fondation Claude Monet. Depuis, des centaines de milliers de visiteurs amoureux de l’art et de la nature l’arpentent chaque année.

Fondation Claude Monet, 84, rue Claude Monet à 27620 Giverny ; www.fondation-monet.com ; Ouverture du 1er avril 2021 au 1er novembre 2021

Un livre à paraître

Un nouvel ouvrage retrace le travail minutieux de restauration de son conservateur Gérald Van der Kemp et de son chef jardinier, Gilbert Vahé. À découvrir !

Le jardin de Monet à Giverny. Histoire d’une renaissance de Valérie Bougault, Éditions Fondation Claude Monet- Gourcuff/Gradenigo à paraître début avril, ISBN 978-2-35340-271-7.