Des magasins suédois et français ont fait parler d'eux: ils ont proposé à l'automne 2012 un catalogue de jouets où les petites filles s'amusent avec des jeux vidéo et où les garçons bercent des poupées. Les sceptiques y verront un coup de pub bon marché. Les magasins, eux, disent répondre à la demande de leurs clients. Un couple suédois au moins doit préférer ces catalogues à tous les autres: ce sont les parents du petit Pop, dont ils ont choisi de ne révéler le sexe en aucune manière, en tous cas ni par le prénom ni par les vêtements. En Suède toujours, une crèche publique plutôt originale a vu le jour: il n'y a là ni petits garçons ni petites filles, seulement des camarades. On ne les désigne ni par "il" ni par "elle", mais bien par un pronom neutre, créé dans les années 1960 par un linguiste.

Ces initiatives font écho à un débat bien plus vaste: est-ce la nature ou la société et sa culture qui définit l'homme et la femme? Et à une question qui en découle: dans quelle mesure un travail sur les stéréotypes sociaux peut-il faire évoluer les rapports entre hommes et femmes?

Ces interrogations imprègnent l'actualité, parfois brûlante: le mariage pour tous, oui ou non? La garde partagée, comment? La parité, à quel prix? C'est pourquoi LaLibre.be a consulté à ce sujet trois spécialistes aux profils variés: Armand Lequeux, Docteur en médecine et gynécologie et président de l'Institut d'Études de la famille et de la sexualité à l'UCL, Myriam Dieleman, socio-anthropologue et chercheuse à l'Observatoire du sida et des sexualités (Université Saint-Louis) et Jacques Marquet, sociologue et professeur à l'UCL.

Dans quelle mesure la différence sexuelle est-elle définie par la société?

A. Lequeux:

Chacun est déterminé biologiquement comme masculin ou féminin. À cette catégorisation naturelle est venue se surimposer une notion sociologique, celle de genre. Cette nouvelle notion fait référence à la façon dont on pense le monde et s'y situe comme être sexué. La norme est que le sexe, notion naturelle, corresponde au genre, notion culturelle. Mais cela peut ne pas être le cas.

M. Dieleman:

La différence sexuelle doit prioritairement être analysée sous l'angle culturel (c’est-à-dire anthropologique et historique) du fait qu’elle est enracinée dans un système de domination. Il n’y a pas d’être humain à « l’état naturel » et, dans ce cas, c'est un rapport social d'oppression et d’appropriation entre homme et femme qui définit et hiérarchise la différence sexuelle et qui, à cette fin, utilise certaines différences biologiques comme supports de légitimation (et non l’inverse).

J. Marquet:

À partir de caractéristiques biologiques, on construit une représentation sociale de ce que devrait être un homme ou une femme. Ces représentations peuvent varier largement à travers les cultures et les époques: on voit que selon le lieu et le moment, on a des attentes tout à fait différentes par rapport aux hommes ou aux femmes.

Associated Press rapporte cette phrase de la bloggeuse suédoise Tanja Bergkvist: "Les différents rôles de genre ne sont pas un problème en soi, du moment qu'ils sont valorisés également". Qu'en dites-vous?

A. Lequeux:

C'est un bel équilibre, à garder en ligne de mire. Maintenant, peut-être est-il nécessaire de traverser une phase d'excès, avec des initiatives comme Egalia, pour finalement atteindre à une reconnaissance égale des sexes, dans leur altérité.

M. Dieleman:

Je choisis de prendre le problème dans l'autre sens : si l'atteinte de l'égalité absolue (en droit et en fait) dans tous les domaines de la vie sociale est un objectif qui reste d’actualité, elle doit s’accompagner, contre tout essentialisme, de l’abolition des normes de genres qui ne sont pertinentes que dans un contexte hétéro-patriarcal. Autrement dit, le genre est un opérateur du pouvoir et non pas un marqueur symbolique d’une différence prétendument « naturelle » ; à ce titre rien ne justifie qu’il perdure.

J. Marquet:

Les différences seront toujours présentes: il est extrêmement difficile de les gommer toutes - est-ce même souhaitable? Les individus ont besoin de repères pour se construire, et ces repères impliquent la prise en compte de différences. Cela dit, on ne doit pas accepter que ces différences donnent lieu à une hiérarchie entre les genres.

Une dernière note, pour continuer cette réflexion: il serait contre-productif qu'en travaillant à supprimer la hiérarchie entre les sexes, on remplace ce dogme par un autre: celui de la neutralité à tout prix. Préférez-vous recevoir de la société des outils pour gérer la différence entre les sexes, ou des outils pour la gommer peu à peu?