“J’ai pas le temps”, une expression qui dit notre liberté d’action. Ou qu’on est important (et donc réclamé ailleurs). Et que, surtout, notre temps précieux ne peut être gaspillé inutilement. Alors qu’une journée comptabilise toujours 24 heures – et ce depuis un certain temps –, pourquoi se prend-on à dire, ces temps derniers, qu’il n’y a pas assez d’heures dans une journée…

Retrouvez notre dossier complet dans le supplément QUID de La Libre de ce samedi.


Afin d’entrer à pieds joints dans la signification de l’expression, on a pressé le physicien Etienne Klein de nous éclairer. Il nous répond, posément. Je dirais même plus en prenant le temps.

Quand on utilise cette expression, “je n’ai pas le temps”, c’est comme si nous étions possesseur de notre propre temps.

Non seulement on laisse entendre qu’on en est possesseur, mais que la possession que l’on en a est intermittente. Ensuite, on peut s’étonner du fait que nos grands-parents étaient des gens qui ne disaient pas “j’ai pas le temps”. Et pourtant, ils travaillaient beaucoup, leur espérance de vie était plus courte. Aucun d’entre eux, dans la période de vie active, n’aurait eu le temps de regarder la télévision trois ou quatre heures par jour ! Autrement dit, si nous n’avons pas le temps c’est tout simplement que nous avons beaucoup de temps pour faire beaucoup de choses. Chacun d’entre nous a le choix de faire toute sorte de choses. Dire “je n’ai pas le temps”, c’est dire que j’ai le temps de faire autre chose donc ne me dérange pas.

A nos lecteurs, nous avons demandé à travers un sondage, s’ils utilisaient l’expression en question pour éviter de faire autre chose. 40% d’entre eux avouent… Qu’est-ce que cela veut dire?

En fait, tout le monde ment, ça pourrait être l’objet d’un de vos dossiers d’ailleurs (1).

On fait croire qu’on est occupé et ce n’est pas vrai. Mais c’est bien ! C’est une façon de manifester sa liberté. Et, d’ailleurs, ça amène au vrai sens du mot “temps”. Quand on dit qu’on n’a pas le temps, on veut dire que la liberté qu’on devrait avoir pour faire cette chose qu’on nous demande de faire, cette liberté, nous ne l’avons pas. Soit parce que nous préférons autre chose, (c’est une affirmation de la liberté), soit parce que le temps, en passant, contraint notre emploi du temps. Dans cette expression, le mot “temps” désigne notre liberté et notre disponibilité. Quand je dis “je n’ai pas le temps”, je veux dire que je n’ai pas la liberté de te dire oui. Le mot “temps” est victime d’une polysémie fulgurante. Il dit mouvement, durée, succession, usure. Ce qui fait trop pour un seul mot.

Surtout pour un si petit mot ! Et puis, dans “Je n’ai pas le temps”, il n’y a pas la sensation de la contrainte, de compression de nos vies…

Et pourtant nous avons beaucoup plus de temps que nos ancêtres. Ma grand-mère me racontait que la lessive dans le village prenait la journée. Nous, on appuie sur un bouton et c’est fait. Ce qui compte, dans cette expression, c’est pourquoi, alors que nous avons plus de temps qu’avant, nous disons le contraire ? Cela n’a rien à voir avec une accélération du temps. Le temps n’a pas de vitesse. Nous vivons une superposition de présents multiples. Alors que vous travaillez, le téléphone sonne, vous recevez un mail auquel vous devez répondre, et quelqu’un vous parle. Vous êtes soumis à des injonctions paradoxales dont la gestion est un véritable problème. Mais vous ne pouvez pas tout faire en même temps. J’appelle cela une “entropie chrono-dispersive” : nous vivons chacun selon notre temps propre, qui n’est pas corrélé au temps des autres. Dans le passé, il y avait un temps rythmé socialement par l’Eglise, par l’usine, par l’école. Désormais, chacun s’automatise dans son rapport au temps. Pour synchroniser la famille, par exemple, cela devient compliqué. C’est ainsi qu’une demande devient un dérangement, un choc, qui vous décale par rapport à votre temps propre. Ce qui peut créer stress et inconfort existentiel. C’est cela, selon moi, la vraie marque de la modernité.

Nous nous émancipons du temps des autres, mais ce que nous dit cette expression, c’est qu’on repousse les autres à l’extérieur de son propre temps. Le temps commun dont vous parliez, celui de la communauté, permettait des rythmes en accord avec les nécessités physiologiques: le temps du sommeil, de la famille, du travail…

Tout à fait. Et cela a des incidences politiques car nous ne sommes plus que très rarement ensemble à faire les mêmes choses. Et ces circonstances où nous sommes ensemble, il faut les provoquer… Mais là encore c’est un “ensemble” partiel, chacun choisit les occasions où il sera ensemble avec les autres. Etre ensemble se communautarise.

Dans “j’ai pas le temps”, il y a enfin l’idée farfelue que le temps file mais que, peut-être, on arrivera à rattraper le temps perdu.

On peut considérer le temps comme une substance. Un milieu dans lequel nos trajectoires individuelles n’occupent qu’une infime partie. On peut aussi le définir comme une chose qui fuit : le futur n’est pas encore là, et le passé déjà passé. Mais notre expérience du temps nous renseigne plus sur nous que sur le temps.

A lire, le très amusant “Le temps qui passe”, par Etienne Klein, Bayard, 2013, 12,50 € env.

(1) Etienne Klein ne peut pas mieux dire, on parle du mensonge le 12 décembre, dans QUID.

© IPM

28  % - Parmi les pensionnés

Sur l’échantillon des lecteurs ayant répondu au sondage et se disant pensionnés, seuls un peu plus d’un quart d’entre eux ont l’habitude d’utiliser l’expression “je n’ai pas le temps” (28   %, en fait). Ce qui permet de rappeler, en écho au propos d’Etienne Klein, notre spécialiste du temps, que l’expression, est plutôt neuve. Ses grands-parents à lui ne disaient jamais à tout bout de champ “j’ai pas le temps.”

2 sur 3 - Le temps à soi

Parmi nos informations récoltées, nos retraités avouent, pour plus de 2/3 d’entre eux, que lorsqu’ils utilisent l’expression “Je n’ai pas le temps”, c’est pour éviter de faire une activité. Pourrait-on donc avancer que c’est quand on devient enfin propriétaire de son temps qu’on décide de l’utiliser comme on l’entend  ?

Les super actifs et leur temps

Sur 237 personnes répondant à notre sondage, 76  % disent travailler 8 heures par jour et plus (voire beaucoup plus). Curieusement, ce n’est pas parmi cette population que l’on trouve le plus d’utilisateurs de l’expression “J’ai pas le temps”. Les grands actifs sont moins de la moitié à rechigner à une activité. La période de vie active, correspondant aussi à celle de la famille à élever et possiblement aussi à la période où l’on s’occupe de ses parents vieillissants tout en gérant sa carrière, ne donne pas l’occasion de se dérober à une activité. “J’ai pas le temps”, la maman le dit peut-être, mais elle ne peut pas y couper.


La suite est à découvrir dans le Quid de ce samedi!