Ne pas opposer de résistance. Entrer dans la danse. Et laisser l’opposant avancer. S’apprêter à l’attaque - une attaque non pas frontale. Décaler son point de vue puis… saisir le poignet de l’adversaire !

Là est la première clef d’un combat qui se déroule comme une large vague. Comme une vague d’Hokusaï. On saisit l’autre, on tourne sur soi-même - curieux emboîtement avec le corps de l’opposant -, puis l’un des deux corps cède sans craquer. La danse est terminée quand l’autre est immobilisé face à terre, après un élégant roulé-boulé. Ainsi pourrait-on presque résumer l’aïkido, en un mouvement circulaire proche de la perfection. Et le débutant au statut d’invité s’ébaudit d’un "ho" impressionné, déjà angoissé à l’idée de sa propre prestation, une angoisse bien mal placée car figurez-vous que l’aïkido n’est pas affaire de performance.

Au dojo Ren Shin Kan dirigé par Christophe Depaus, où l’on est venu tester la pratique d’un art martial dans le cadre de ce dossier, règne une ambiance plutôt tranquille. Parler de "sérénité" serait déjà trop verser dans le langage spirituel, alors que l’on n’est pas du tout dans la prise de tête et assurément dans l’esprit de camaraderie.

Entrer dans la danse

Le groupe du lundi soir est hétéroclite, les niveaux sont multiples - ce qui oblige les plus aguerris à expliquer le B-A ba aux grands débutants. Aucun ne rechigne devant une énième explication à l’élève distraite, mais, par contre, pas question de ne pas essayer, de ne pas entrer dans la danse soi-même, au motif que l’on ne connaîtrait pas les pas.

Première difficulté pour la néophyte : la gestion de son corps au combat. On aurait pensé les gestes de l’art martial intuitifs et naturels, ce n’est pas vraiment le cas. D’où la tentation de se poster à l’observation, en lieu de place de l’agitation verbale.

A y regarder de plus près, les mouvements amples des élèves, s’ils décrivent toujours une distance de sécurité, affirment surtout la puissance d’un corps maîtrisé. L’aïkido n’est pas affaire d’approximation. C’est la forme parfaite du geste qui donnera toute sa puissance à l’aïkidoka. Bien que l’on ait saisi que, dans cette discipline, ce n’est pas la force physique qui compte, mais la capacité à comprendre le corps de son adversaire - quitte, d’ailleurs, à utiliser la force de son opposant contre lui-même. "Se muer en le brise-lames", martèle Christophe Depaus, 5e dan aïkikaï, "mais en accompagnant la chute de l’autre." Ardue, l’imitation du brise-lames… cependant que les bons élèves intègrent, dans la répétition, la dynamique du nouveau mouvement.

Et, comme dans un ballet, la moitié des aïkidokas glisse au sol, pendant que l’autre moitié tend la main pour la relever. Si la danse paraît aisée, elle demeure intellectuellement compliquée. "Je fais de l’aïkido depuis 8 ans, et je comprends que tu sois perdue. J’ai été égarée pendant environ, heu,… les trois premières années !", nous confirme Valentina, qui insiste pour que l’on revienne. Endurance et humilité ont l’air de faire partie de l’activité. Sa brunette de voisine confirme : "Parfois tu répètes un geste, tu le répètes, mais au bout de deux ans, tu ne sais toujours pas si tu le fais comme il faut."

La voie qui libère

Si l’aïkido n’était pas un art martial, comment pourrait-on l’appeler ? On se souvient alors que le maître du dojo nous avait dit d’entrée de jeu que quand on sait se battre, peut-être qu’il n’est plus vraiment utile de se battre. La martialité n’est qu’un pan de l’enseignement. Et si l’on n’est pas sortie plus douée d’un bagage technique à exploiter contre des "méchants", on aura appris une chose : à tomber. "D’ailleurs", précise en un sourire bienveillant Christophe Depaus, "tomber est plus une histoire de mental que de physique, vous l’aurez testé." Ce que l’on peut certifier de notre expérience ? L’aïkido débarrasse d’une aliénation, celle que les choses pourraient peut-être nous échapper.


5 questions à

Christophe Depaus /5e dan aikikaï, pratique l’aïkido depuis 32 ans

Observez-vous une hausse d’intérêt pour l’aïkido, ou plus largement pour les valeurs de la martialité ?

Peut-être y a-t-il un intérêt accru ces dernières années mais ce n’est pas facile à mesurer. La discipline semble intéresser des personnes plus mûres, des adultes de la trentaine. L’engouement chez les plus jeunes gens va vers d’autres disciplines. Chose intéressante à observer : la pratique de ce genre de discipline recoupe transversalement la société et crée des sympathies entre des gens qui ne se seraient jamais rencontrés sinon.

L’aïkido est utile dans sa capacité à extraire la violence de la société, dites-vous, et pourtant c’est le contraire de sa définition même d’"art martial".

Au centre des disciplines dites du budo (la voie martiale), réside, en effet, la valeur martiale mais aussi, et on l’oublie, la recherche de la paix et de la spiritualité dans l’action. En bref, tout un système d’éducation qui justifie qu’on peut y consacrer sa vie, et qui va au-delà de la seule recherche de techniques pour un affrontement éventuel. Le contexte de l’affrontement est un prétexte pour apprendre des choses…

L’aïkido apparaît tout autant une confrontation à soi-même qu’aux autres…

Dans l’étude de l’aïkido, comme dans le karaté et le judo, il est question de la confrontation - même si le geste est stylisé, et l’atmosphère sécurisée. Une confrontation qui permet de faire affleurer toutes les peurs que nous avons, les pulsions violentes… car, c’est inné en chaque individu, cette capacité de réaction. L’aïkido cherche à substituer à la réaction, une réponse, plus élaborée, plus adéquate. Cela passe par le fait de dompter ses craintes, de garder une analyse de la situation, de ne pas surenchérir.

La réponse que propose l’aïkido est la suivante : préserver son intégrité mais aussi l’intégrité de son opposant. Il faut savoir sortir de ce schéma vainqueur/vaincu, trouver un espace de clémence. Avec l’aïkido, on veut bousculer l’agressivité elle-même.

Soit une démarche élevée, et plutôt difficile à exploiter dans un contexte de violence ressentie dans la vie quotidienne.

Est-ce applicable, en effet, c’est l’objection que l’on peut faire. Ce que je soutiens, c’est que l’entraînement nourrit un idéal différent, c’est déjà beaucoup […] Dans un budo, on se rend compte de la force des autres. Et on n’est pas là pour devenir des super-héros. Prétendre que vous allez apprendre à vous battre est dangereux. Vous allez peut-être apprendre sur vous-même, sur les autres; vous allez surtout prendre la mesure de vos limites.

Quand on sait se battre, on apprend peut-être qu’on n’a plus besoin de se battre…

La clémence suppose aussi une certaine force, une certaine sérénité […] L’aïkido passe par une série d’éducatifs, de techniques de base, des saisies de poignets ou d’épaules; il y a des techniques d’application aussi, mais avant d’avoir une réponse à ce genre d’exercice sur les frappes, il y a un travail de prise de distance, de pétrissage du corps. L’autre devint un partenaire et non un adversaire. Et alors ce ne sont plus des techniques qui serviraient en combat réel.

Je pratique l’aïkido depuis plus de 30 ans, et est-ce que je sais me battre ? Je peux dire que cette question m’intéresse de moins en moins, ce n’est pas mon propos.

Pour tout savoir sur la pratique de l’aïkido : http://aikido.be et www.renshinkandojo.com