Loin de l’image ridicule qu’il véhicule souvent, le phénomène des fans est un comportement aux conséquences sociales importantes. Le plus souvent en bien, mais pas toujours.

Qu’est-ce qu’être “fan" aujourd’hui ? Tout le monde ou presque se revendique “fan de”, que ce soit d’un artiste, d’un sport, d’une équipe, d’une discipline, etc. C’est dans l’air du temps depuis quelques décennies déjà et on a le sentiment que le phénomène ne cesse de s’amplifier. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les foules hystériques qui s’agglutinent à l’entrée des salles de concert pour un Justin Bieber ou un autre groupe à la mode. Voyez aussi les adeptes de la K-pop en Corée ou les supporters des équipes de l’Euro 2016 de football qui défèrlent sur la France en ce moment. Même la politique n’y échappe pas. On se souvient de ces jeunes militants totalement dévoués et obnubilés par Nicolas Sarkozy lors des meetings de la présidentielle de 2012, ou encore de ces heurts récents lors des rassemblements de soutien en faveur de Donald Trump aux Etats-Unis.

Aliéné ou acteur de son engouement ?

Des plus raisonnables aux plus extrêmes, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de dresser le portrait type du fan. Initiées aux Etats-Unis et en Angleterre avant d’atteindre l’Europe, les recherches que leur ont consacrées les sociologues débouchent sur des définitions variées du phénomène. Celles-ci oscillent entre la description d’une personne aliénée, emblème des dérives perverses de la société du spectacle sur le consommateur de biens culturels comme l’a écrit le sociologue français Pierre Bourdieu en 1979, et la mise en avant d’un fan “braconnier” comme l’a décrit le philosophe Michel de Certeau à l’aube des années 90, c’est-à-dire un acteur de sa passion et un agent de son propre engouement.

Des fans connectés

Il existe pourtant des dénominateurs communs entre tous les “fans de”. Le simple fait d’aller à un concert, par exemple, ne suffit pas pour pouvoir se revendiquer fan d’une star. Devenu amateur éclairé, passionné, le fan témoigne d’un niveau d’engagement dans son admiration qui dépasse ce qu’affiche le public ordinaire. Souvent, il va jusqu’à imprégner ses modes de vie et ses habitudes de cet engagement.

Mieux, il s’intègre dans un microcosme. C’est probablement la caractéristique la plus visible et la plus intéressante du phénomène : les fans développent des réseaux au sein desquels ils interagissent, soit lors de rencontres physiques, soit à travers des plateformes sur Internet. Depuis l’avènement de la Toile, on assiste d’ailleurs à la mondialisation du fan. Son réseau n’est plus uniquement local ou national, il s’étend sur toute la planète en fonction du degré d’universalité de son ou de ses idoles.

Rites initiatiques

Ces communautés constituent de véritables petites sociétés dans lesquelles se développent des relations sociales complexes qui vont de la simple camaraderie à la lutte de pouvoir. Au fur et à mesure de leur développement, elles se codifient et se hiérarchisent. Certains individus en deviennent les “gourous” en raison de leur implication historique dans le réseau ou parce qu’ils font partie du cercle d’initiés, ceux qui détiennent l’information avant les autres, ce qui donne d’eux l’image de proches, d’intimes de leur idole.

Ces communautés sont constituées de strates auxquelles le fan appartient en fonction de son degré d’implication. Passer de l’une à l’autre suppose des rites initiatiques. C’est le cas au sein de la communauté des fans de Prince.

Avant sa disparition en avril dernier, le rite ultime pour les adeptes du Kid de Minneapolis était la participation à un aftershow, un concert programmé en marge du concert officiel. Y avoir participé faisait de vous un fan total ou “hardcore”. L’événement revêtait donc une symbolique toute particulière : participer à un aftersow, c’était s’approcher au plus près de la star et se distinguer du public ordinaire qui lui avait rendez-vous au concert normal. C’était nouer un contact étroit avec l’artiste.

De l’amitié à la folie

Parfois, le lien social qui se développe au sein de la communauté de fans transcende aussi celle-ci. C’est ce qu’explique Olivier Bovenisty, 45 ans et fan de Renaud depuis toujours. “Grâce à ma passion pour Renaud, dit-il, je me suis fait des amis, de vrais amis. J’ai rencontré des gens avec qui je partage aujourd’hui plus que la passion pour Renaud. Quand on se voit, il arrive souvent qu’on ne parle d’ailleurs pas du tout de lui”.

Dans d’autres cas, la dévotion vire au tragique. On pense aux supporters devenant des hooligans avec en tête les images du drame du Heysel et de bien d’autres absurdités du genre.

Il y a aussi le cas des “stalkers” (lire ci-contre ), ces personnes pratiquant une forme de harcèlement névrotique à l’encontre de vedettes et de people. Pratiqué en solitaire, la passion du fan qui vire à l’obsession débouche parfois sur des comportements extrêmes. L’assassinat de John Lenon est là pour le rappeler. Le soir du 8 décembre 1980, Mark Chapman, un inconditionnel de l’ex-Beatles déçu par certains propos du chanteur, notamment au sujet de la religion, attend son idole devant le Dakota Building, là où l’artiste réside, à New York. Il tire sur lui à quatre reprises, plongeant alors des millions de fans dans le désarroi le plus complet.


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