"Comme des Martiens ayant atterri dans une soucoupe volante blanche": c'est ainsi que se décrit le Musée d'art contemporain de Casoria, aux portes de Naples, qui inaugure une exposition sur les femmes au coeur d'un territoire gangréné par la mafia, son machisme et sa violence.


Avec des oeuvres de plus de 80 femmes du monde entier, consacrées aux femmes, l'exposition "I am Woman" (je suis une femme), qui se tiendra jusqu'au 8 mars, est le fruit du travail d'Antonio Manfredi, 53 ans, directeur du Musée et maître es provocation. Cette banlieue délabrée de Naples est pourtant plus connue pour ses liens avec la Camorra, le clan criminel local, que pour son art d'avant-garde. "Il y a un musée à Casoria?", répètent ainsi en boucle les habitants de la zone quand on leur demande la route, jusqu'au vendeur de cigarettes de contrebande qui n'a jamais entendu parler du CAM, pourtant à moins d'un kilomètre. Cela fait sourire Manfredi, un enfant de Casoria dont l'horizon s'est élargi grâce à la sculpture et à la photo d'art, pour lesquelles sa carrière l'a conduit jusqu'en Chine.

"Ce n'est pas qu'ils ne savent pas que nous sommes ici, c'est plus probablement qu'ils ne pourraient pas imaginer que nous sommes ici", explique-t-il. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir cherché à attirer l'attention... En 2011, Manfredi a obtenu "l'asile artistique" dans un squat berlinois, s'estimant persécuté par le gouvernement et la mafia. En 2012, il a mis le feu à des oeuvres pour dénoncer les coupes dans le budget de la Culture.


Menaces de mort

Le CAM survit d'ailleurs sans aides publiques, grâce au volontariat, à des donations et à la vente des billets d'entrée, même s'il ne communique pas de chiffres de fréquentation. L'année dernière, il avait invité des artistes à revisiter les scènes érotiques de Pompéi et d'Herculanum, en substituant par des personnes réelles les personnages présentés sur les fresques et les statues. "Ici, dans ce qu'ils appellent le triangle de la Camorra, le simple fait d'avoir un musée d'art contemporain est une provocation. Notre idée est d'être un oeil ouvert qui ouvre l'oeil des autres", insiste-t-il. Le message ne plaît pas aux chefs mafieux locaux, et Manfredi a régulièrement reçu des menaces depuis l'ouverture du CAM en 2005.

Lors d'une exposition d'artistes africains, une poupée noire balafrée avait été déposée devant l'entrée. Un message codé du syndicat du crime qui contrôle l'afflux de clandestins d'Afrique exploités dans les champs alentours, soupçonne Manfredi. Un autre jour, vers Noël, le musée reçoit un appel demandant si le directeur voudrait un manteau comme cadeau de Noël. "Si vous connaissez le jargon d'ici, vous savez qu'un manteau veut dire un cercueil", dit-il.

Et la dernière exposition ne devrait pas non plus recevoir leur bénédiction. "Pour la Camorra, les femmes africaines ne sont que des prostituées. Alors faire une exposition ici, avec la contribution de femmes d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient est comme une provocation. Cela ne le serait pas à Düsseldorf ou à Edimbourg, mais ici oui", explique-t-il.


Une "femme matelas" qui va faire parler d'elle

"I am Woman" parle de violences conjugales, de pédophilie, de censure, avec l'ambition de mettre en lumière ces fléaux mais aussi de célébrer la force et la beauté des femmes... par la photo, la peinture, la vidéo ainsi que des installations. Les oeuvres présentées invitent à la réflexion, comme les images d'une "femme matelas" de la Brésilienne Helenita Peruzzo et la collection de photos de la Yéménite Angham Ashar montrant des femmes entièrement voilées jouer de la guitare rock ou lire le coran à la lumière d'une lampe de poche. La peintre allemande Astrid Stofhas affronte pour sa part le sujet de la pédophilie, avec un tableau inquiétant montrant un homme élégant à tête de crocodile fumant une cigarette tandis qu'une petite fille agenouillée à ses pieds serre une poupée contre elle avec anxiété. Un peu plus loin, la Brésilienne Cassia Aresta présente un calendrier marqué de taches de sang, comme le journal intime dans lequel une victime de violences conjugales compterait les coups.