L’image de l’Opus Dei est souvent sulfureuse de par sa volonté historique de discrétion, le choix de ces laïcs qui consacrent leur vie à Dieu et les rituels de sacrifices corporels. En ce début de Conclave et alors que certains estiment que l'influence de cette prélature est très importante au Vatican, LaLibre.be a rencontré le porte-parole belge de l’Opus Dei, Stéphane Seminckx, afin qu’il nous donne sa vision de cette prélature personnelle de l’église catholique: fondateur, histoire, organisation interne, discipline, influence politique, pouvoir au Vatican, financement, mythes et mortifications.

Voici la première partie de l’entretien. Ce mercredi, découvrez d’autres aspects: son financement, ses secrets, les témoignages d’anciens membres ainsi que les sacrifices corporels.

Cette organisation de l'Église catholique romaine regroupe principalement des hommes et des femmes laïcs (98%) ainsi que des prêtres (2%). L’Opus Dei - qui signifie « Œuvre de Dieu » - est fondé en 1928 par un prêtre espagnol, Josemaría Escrivá de Balaguer, qui sera canonisé par le pape Jean-Paul II en 2002. Aujourd’hui, l’Opus Dei compte près de 90.000 membres répartis dans quelques 61 pays.

ENTRETIEN:

Qu’est-ce qui différencie fondamentalement l’Opus Dei des autres courants catholiques ?

Dans l’Eglise et la même foi catholique, il y a des familles spirituelles qui se distinguent par une spiritualité différente. Notre conviction est que dans la vie courante, les gens ordinaires, soit mariés, célibataires, entrepreneurs, employés, ouvriers,… sont appelés à la sainteté dans leur vie professionnelle. Donc pas « à côté », « malgré » ou « en plus », mais « grâce » au travail. On peut trouver Dieu en donnant cours, en faisant la vaisselle, en labourant les champs.

Vu que tout travail doit être fait ‘pour Dieu’, tout doit être fait à la perfection ?

Il ne faut pas tomber dans le perfectionnisme. L’Opus Dei appelle à tout faire avec un maximum d’Amour pour Dieu et son prochain… on jugera après si le résultat est bon ou pas. On essaie de bien faire notre travail sans en faire une obsession excessive et finalement intenable.

La sanctification par le travail donne l’image d’une prélature « élitiste », ça vous gêne, ça vous flatte ou c’est totalement erroné ?

Cette image est ‘erronée’. Dans le monde, on a eu des ministres (Espagne et G-B), sénateurs, grands patrons,… mais on a aussi des chômeurs, des agriculteurs, des personnes très modestes. Cette image-là de l’Opus Dei est méconnue, car moins visible. Nous commençons souvent notre apostolat par le milieu intellectuel, car – comme dans une entreprise - nous avons besoin de ‘cadres’ pour entrer dans la société belge. On a commencé par le milieu universitaire bilingue à Leuven en 1965 et - petit à petit – les milieux et classes sociales se diversifient. Mais nous n’avons pas ‘encore’ d’initiatives de types sociaux comme dans d’autres pays.

A l’UCL, il y a 2 kots tenus par l’Opus Dei, pas vraiment les endroits où l’on guindaille le plus... Plus sérieusement, pourquoi ce besoin de recruter auprès des étudiants ?

C’est un apostolat classique que de s’adresser d’abord aux jeunes et aux intellectuels. Il est normal de soigner le monde qui aura un impact sur l’avenir de notre société.

L’Opus Dei ne dénombre que 300 membres en Belgique. C’est peu, d’autant que vous n’avez pas de personnalité célèbre. Ca ne vous manque pas en termes de visibilité ?

On nous attribue parfois des grands personnages politiques, des finances ou de la magistrature. Je vous dirais que parmi nos membres, nous n’avons pas des stars habituées à paraître à la télé ou dans le journal. Ce n’est pas non plus notre but ou le message que nous voulons faire passer.

Y a-t-il une forme de secret autour de l’appartenance à l’Opus Dei, comme cela peut exister dans la franc-maçonnerie, où l’on ne cite pas les noms des autres membres ?

Ce serait contradictoire, dans le sens où un membre de l’Opus Dei est appelé à témoigner de sa foi et s’afficher comme catholique et membre de l’Opus Dei. En fermant la bouche et se cachant les yeux, ce serait difficile…

Si je vous cite un nom, vous me confirmerez qu’il est membre ?

En général non, par respect pour la vie privée je vous inviterai à lui poser la question directement. C’est à lui de décider quand et comment il souhaite en parler.

Le fondateur Saint Josemaría Escrivá est présenté par les uns comme un homme chaleureux et par d’autres comme un caractériel tyrannique. La vérité est entre les deux ?

Une immense majorité des gens qui l’on connu, le décrivent comme un père pour tous. Généreux et sensible. Oui, je sais que certains le décrivent comme dur et tyrannique. Je pense qu’en tant que fondateur de notre prélature, c’était un homme qui devait avoir un caractère énergique pour la faire grandir et lui permettre d’être présente dans tant de pays. Mais de là à dire qu’il étant méchant, c’est un pas que je ne ferai pas vu l’abondance de témoignages très positifs.

D’où viennent alors ces multiples critiques envers lui et l’Opus Dei ?

Je vous dirais que l’Opus Dei est critiqué dans les pays où l’Eglise est critiquée : en Belgique, en Europe, aux Etats-Unis. Mais il y a des tas de pays où l’Opus Dei ne fait pas l’objet de polémiques : en Asie ou en Afrique. Ca vient aussi du fait qu’en Belgique nous soyons encore très jeunes et peu nombreux. Ce qui est méconnu soulève les soupçons. Mais je constate une évolution depuis 30 ans. Puis, je rappelle que même au sein de l’Eglise l’idée que tous les hommes et femmes sont appelés à la sainteté était fort contestée, parfois même perçu comme ’hérétique’. Au début du XXè siècle, celui qui se consacrait à Dieu n’avait le choix qu’entre le séminaire ou le couvent. Les laïcs n’étaient pas des spécialistes de l’Amour de Dieu… C’était donc une révolution à l’époque, avec encore aujourd’hui des séquelles.

Escriva a aussi été accusé d’être favorable à Franco.

Après la guerre civile espagnole, Franco a été perçu par l’église comme le libérateur, car les républicains avaient persécuté l’église pendant 3 ans. 7.000 prêtres, évêques et religieuses ont été tués lors de cette guerre. Mais sur le plan politique, notre fondateur à toujours dit qu’il n’y avait pas de positionnement politique.

En plus de ce ‘choix de survie’, des membres de l’Opus Dei ont été appelés par Franco au gouvernement. C’est un fait.

Oui, mais en tant qu’experts dans leur domaine de compétence. Ils n’étaient pas membres de son parti. C’étaient des technocrates. Dans le même temps, il y avait des membres de l’Opus Dei dans l’opposition ou en prison. D’autres se sont mêmes exilés pour s’opposer au régime de Franco. Escriva a toujours affirmé que l’Opus Dei n’a rien à voir avec ça.

Comment entre-t-on dans l’Opus Dei ?

Le premier contact est le centre d’information. Mais avant tout, c’est une vocation, on ne s’inscrit pas chez nous comme dans un club de tennis. C’est un engagement pour tous envers Dieu. Une fois la décision prise, la différence est le choix ou non du célibat. 30% de nos membres optent pour le célibat, ce sont les ‘numéraires’ (vivent dans des centres Opus Dei) ou ‘agrégés’ (restent dans leur famille pour aider un parent par exemple ou supportant mal la vie en communauté). D’autres, mariés, représentent 65% des membres (les surnuméraires), enfin, il y a 5% de numéraires auxiliaires (femmes de ménages, cuisinières, secrétaires,… célibataires). Au début, il faut se frotter un peu à l’Opus Dei pour voir si la mayonnaise prend, si ce climat spirituel et ces échanges vous plaisent. Mon frère n’a pas du tout accroché, moi d’emblée. L’Opus Dei doit aussi analyser si cette personne a les conditions pour vivre sa vocation.

Il y a une période d’essai ?

Oui. Une première période de 6 mois de formation intense sur l’Opus Dei. Puis, une période d’un an. Après, un lien juridique voit le jour entre le candidat et l‘Opus Dei à travers un engagement oral. Cet engagement très simple et connu est ensuite renouvelé tous les ans. Il peut être rendu définitif après 6 ans. C’est long, mais Saint Josémaria accordait une importance primordiale à la liberté…

Jusque-là, il suffit de prendre la porte pour quitter l’Opus Dei. Et après 6 ans, on n’est plus libre de partir ?

D’un point de vue pratique, c’est très simple, la porte est la même. D’un point de vue moral par contre, Dieu le jugera d’avoir rompu un engagement définitif.

Dire cela à un croyant, c’est lui mettre beaucoup de pression…

Pas plus que si vous - qui êtes marié – avez envie de quitter votre femme. Le mariage est un engagement sérieux, donc vous n’allez sans doute pas le faire par amour ou respect de votre engagement le jour du mariage. Notre fidélité et engagement sont aussi une question d’amour.

Vos membres s’engagent à quoi au jour le jour ?

Ils s’engagent à vivre dans l’intimité et l’amitié du Christ, cela se concrétise par une messe quotidienne, 15-30 minutes de prière le matin et autant l’après-midi, une récitation quotidienne du chapelet, une méditation de l’Evangile et de lectures spirituelles et un court examen de conscience le soir. De plus, prenons l’exemple des surnuméraires qui vivent dans leur famille et ont leur profession, ils se retrouvent une fois par semaine au ‘cercle’, soit une réunion organisée dans l’un de nos centres ou chez l’un d’entre eux pour un commentaire de l’Evangile d’environ 45 minutes, sur la spiritualité de l’Opus Dei et un examen de conscience. Une fois par mois, on organise une récollection. Enfin, une fois par an, ils font une retraite de 2-3 jours et une ‘rencontre’, soit 5 jours de formation intensive. (Ndlr: Notons que les confessions se font à genoux devant le confesseur)

Tout un programme pour un laïc !

Ce n’est pas obligatoire, mais c’est le programme de vie spirituelle que nous essayons de vivre dans la mesure du possible. Comme tout catholique, on s’engage aussi à mener une mission d’évangélisation. Cela ne passe pas par le port d’une petite croix ou autres trucs bizarres. Il faut porter le message du Christ et celui de l’Opus Dei. Les directeurs de conscience, soit des coachs laïcs, sont là pour aider leur développement spirituel.

Il consiste en quoi l’examen de conscience ?

Toutes les semaines, un laïc lit des questions sur la façon de vivre sa vocation. Chacun y répond pour lui-même dans son for intérieur.

Les messes, en latin ?

Non, nous n’avons pas de position sur ce point ! Nous n’avons pas de messes particulières. Les surnuméraires ne viennent pas à la messe dans nos centres, mais dans leurs paroisses. Tout comme ils se marient, baptisent et confirment leurs enfants dans leurs paroisses.

Qui est le patron de l’Opus Dei ?

Nous sommes une prélature, avec à sa tête un prélat, actuellement Mgr Javier Echevarria. Il est aussi évêque, car la prélature fait partie intégrante de l’Eglise, à l’instar d’un diocèse. Pour être clair et compréhensible, la prélature est au diocèse ce que la communauté française est à la région. La prélature personnelle est un concept personnel sans limite territoriale. L’Opus Dei gère donc des personnes et non pas un territoire. En Belgique, nous avons un représentant de ce prélat, le vicaire régional, Mgr Emmanuel Cabello.

A Bruxelles, Acacia et Alpha sont deux écoles dites ‘de Opus Dei’. En gros, les écoles catholiques ne satisfont pas votre vision de l’enseignement ?

Précisons que l’Opus Dei n’a pas de compétence – ni pédagogique, ni juridique, ni financière - dans ces écoles, fondées par des familles parmi lesquelles il y a des membres de l’Opus Dei, mais pas seulement. Ces personnes ont jugé qu’il fallait un enseignement plus performant pour leurs enfants. Pas seulement sur le plan religieux, aussi sur le plan pédagogique. Ce ne sont donc pas des écoles de l’Opus Dei, juste une inspiration à travers ces personnes.

 

Ce mercredi sur LaLibre.be, découvrez d’autres aspects: son financement, ses secrets, les témoignages d’anciens membres ainsi que les sacrifices corporels.

Suivez l'actualité de LaLibre.be sur nos comptes Twitter et Facebook. Et téléchargez gratuitement nos applications pour iPhone , iPad et Android, où vous pourrez également télécharger l'édition du jour.